L'Infiltré
© Pauline Le Goff

Avec L’Infiltré, Océan signe un riche réquisitoire contre l’hétéronorme occidentale

Dans ce spectacle dense, parfois un peu fourre-tout, le comédien en habits de professeurs répond avec mordant aux attaques contre les personnes transgenres.
18 mars 2026
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Sur la scène des Plateaux Sauvages, dont il goûte peu les initiales – un clin d’œil au Parti socialiste -, Océan endosse avec une gourmandise évidente les habits du « Professeur Michel ». Debout derrière un pupitre, chemise blanche impeccable, il explique doctement avoir « longtemps cherché » et « fini par trouver ». Ce qu’il a trouvé importe peu puisqu’il est chercheur, plaisante-t-il, et c’est ainsi qu’Océan entame une conférence pleine de malice sur notre passion collective pour un objet bien particulier : les normes.

Ce goût pour le classement prend chez lui une forme très concrète. Océan évoque son attrait pour les tupperwares, ces petites boîtes en plastique qui permettent de « ranger, séparer et classer » les aliments. Les Occidentaux feraient à peu près la même chose, dit-il, mais à plus grande échelle. Les frontières, ces lignes fictionnelles qui organisent l’accès aux ressources et aux territoires, constitueraient une première « boîte ». Une autre boîte retient davantage l’attention du comédien. C’est celle du genre, sur laquelle il a beaucoup à dire. Il faut dire que la matière ne manque depuis qu’il a entamé, il y a quinze ans, une médiatique transition de genre — il était autrefois connu sous son pseudonyme de comédienne Océane Rose Marie, révélée par le one woman show à succès La Lesbienne Invisible.

Une caricature fantaisiste
© Pauline Le Goff

Dans L’Infiltré, nouveau spectacle très documenté, le comédien déroule les connaissances scientifiques qui accréditent l’existence d’un « troisième genre », ni tout à fait féminin, ni tout à fait masculin. Une manière, sans doute, de répondre aux nombreux commentaires transphobes reçus après sa transition, y compris au sein de la communauté LGBT.

Très drôle dans cette caricature du sachant, figure d’un homme tout-puissant, Océan glisse au passage quelques repères. Les papiers d’identité apparaissent comme une invention récente, que l’on doit à Napoléon pour limiter les désertions. Le genre, lui, n’a pas toujours été binaire, du Moyen Âge occidental aux tribus natives américaines. Les personnes transgenres, avant même d’être nommées ainsi, ont toujours existé. L’une d’entre elles est même ironiquement devenue une égérie de l’extrême droite, Jeanne d’Arc.

Très pédagogue, la drôlatique démonstration a toutefois tendance à entraîner le public sur des terrains déjà balisés. La division sexuelle dans le sport, la misogynie de Charles Darwin, la critique du colonialisme ou encore le respect presque réflexe accordé à ceux qu’Océan nomme les « papas blancs », ces hommes blancs hétérosexuels, composent un parcours sans grande surprise, ces thématiques ayant déjà été largement explorées dans le sillage du mouvement #MeToo.

Des chemins balisés

Certaines images font toutefois mouche, notamment lorsque le comédien, gagné par une colère politique plus frontale, désigne ceux que l’on érige en « protecteurs ». Apparaissent alors, projetés sur scène, les visages d’hommes blancs célèbres comme Gérard Depardieu ou Gérald Darmanin, tous deux accusés de viol.

© Pauline Le Goff

Le spectacle vise encore plus juste dans sa dernière partie, lorsqu’il bascule du côté du témoignage. En évoquant les déboires racistes de sa propre famille, Océan donne chair à la suprématie blanche qu’il dénonçait de matière théorique jusqu’alors.

En bout de course, L’Infiltré appelle, avec une énergie vive et contagieuse, à l’abolition de l’hétéronorme occidentale et de la suprématie blanche. Beau projet, même si, par endroit, le mélange des thématiques peut donner une impression d’éparpillement. Tout se tient, bien sûr. Reste que le spectacle survole, limite de temps oblige, chacun de ses sujet, ce qui est d’autant plus dommage que le comédien s’adresse à un public déjà acquis à sa cause.

Certaines idées, en revanche, auraient mérité d’être creusées. Par exemple, comment se défaire de ce réflexe – persistant, même chez Océan – de plaire à ces fameux « papas blancs » ? Autre question passionnante : transforme-t-on vraiment le monde lorsque, en tant qu’homme trans, on accède peu à peu aux espaces de pouvoir réservés aux hommes blancs cisgenres ? Voilà une matière passionnante qui, on l’espère, viendra nourrir un prochain spectacle.


L’Infiltré, d’Océan
Du 9 au 20 mars
Les Plateaux Sauvages
Durée : 2h.

Tournée
Du 23 mars au 1er avril 2026 au Théâtre National de Strasbourg
9 et 10 avril 2026 La Halle aux Grains – Blois
Du 22 au 24 avril 2026 Théâtre de la Croix-Rousse – Lyon
Du 27 au 30 avril 2026 MixT – Nantes 
Du 5 au 7 mai 2026 
Théâtre Liberté – Toulon

Conception, mise en scène, écriture et jeu : Océan
Assistante à la mise en scène – collaboratrice : Flore Vialet

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