Dans un café à deux pas du Théâtre de la Bastille, Angélique Clairand (co-directrice du théâtre) et Coumba Kane, journaliste au service Afrique du Monde actualisent le Grand ReporTERRE #9 : France dégage ! Depuis sa création, en février 2024, bien des choses ont changé. « En août dernier, la France a enfin reconnu avoir mené une guerre au Cameroun durant la colonisation et après l’indépendance, soit de 1955 à 71 », rappelle la journaliste au service Afrique du Monde.
Elle relève la tête et poursuit. « Puis Nicolas Sarkozy a été condamné dans l’affaire du financement de sa campagne par la Libye. Il a été reconnu coupable d’association de malfaiteurs, mais relaxé sur les autres chefs d’accusation. Nous devons donc retravailler ce passage pour coller à la temporalité et à l’actualité. »
La complicité entre elles saute aux yeux. La conversation file d’un sujet à l’autre, de la France-Afrique aux violences sexistes, du patriarcat à la crise environnementale, sans jamais se figer. On n’assiste pas à une interview mais à un échange vivant, ponctué de rires, de silences et de gestes qui accompagnent les mots. Tout ce qu’elles défendent est déjà là, un dialogue vivant entre le théâtre et le journalisme, où la pensée se fabrique à voix haute.
Quand la scène devient terrain

Angélique Clairand, qui continue à prendre des notes pour alimenter le projet, repose son stylo. « Les Grand ReporTERRE sont nés d’un besoin de liberté. » En 2019, avec Éric Massé, elle reprend la direction du Théâtre du Point du Jour. Ensemble, ils cherchent un format plus réactif, plus léger, capable de répondre à l’urgence du monde. « Monter une production complète prend souvent trois ans. Nous voulions une forme plus directe, où l’artiste puisse réagir, inventer, sans la lourdeur d’un dispositif classique. »
Le principe est simple. Un·e artiste choisit un·e journaliste, un sujet, une urgence. Le théâtre fournit les moyens, le cadre, huit jours de répétition et deux soirées de performance. « On leur donne une carte blanche totale, explique Angélique Clairand. À eux de trouver leur rythme, leur langage. »
Coumba Kane se souvient de l’étonnante demande. Elle avait entendu parler du principe des Grand ReporTERRE, mais ne s’attendait pas à être sollicitée. « C’est la première fois qu’on me demandait de jouer ce que j’avais écrit. Pas de le lire, de le vivre. » Elle marque une pause. « C’est vertigineux. »
Sur scène, elle rejoue ses propres enquêtes sur la France-Afrique, les entretiens, les doutes, les silences. « Le théâtre me demande de ralentir, de ressentir. Et en même temps, il me force à ne plus me cacher derrière les faits et surtout d’avoir une vue d’ensemble. » Angélique Clairand hoche la tête. « Le théâtre demande au journaliste de ralentir. Et le journaliste oblige l’artiste à ne pas fuir le réel. »
De la page à la scène

Dans France dégage !, Coumba Kane redonne chair à des années d’enquêtes. Elle y mêle témoignages, archives et fragments de sa propre voix. Sur scène, elle n’est plus seulement celle qui observe, mais celle qui traverse. « Ce que je vis là, dit-elle, c’est un journalisme de chair. Je découvre mes émotions, ma place dans ce que je raconte. »
Depuis 2020, onze Grand ReporTERRE ont vu le jour. Ce qui devait être un laboratoire éphémère s’est transformé en aventure durable, circulant d’Avignon à Limoges, de Leipzig à Paris. « Ces formes ne sont jamais figées, précise la codirectrice du Théâtre du Point du Jour. Elles se réécrivent avec le temps, le public, l’actualité. »
Deux voix, un doute partagé
Un peu plus tard, Giulia Foïs et le metteur en scène Étienne Gaudillère évoquent leur propre duo autour du Grand ReporTERRE #5 : Faut-il séparer l’homme de l’artiste ? Étienne rit. « Tout est parti du César de Polanski. J’étais paumé. J’avais besoin de comprendre ce que je pensais vraiment. Alors j’ai appelé Angélique et Éric pour leur proposer de travailler là-dessus. »

Il découvre alors le travail et l’engagement de Giulia Foïs, journaliste à France Inter. « Il m’a écrit un message au moment où j’étais enceinte jusqu’aux yeux ! J’ai donc décliné », plaisante-t-elle. Le projet est reporté à cause du Covid, mais un an plus tard, Étienne la recontacte. « Il débarque à Radio France, frigorifié, se souvient Giulia Foïs. Le café était immonde, mais il avait cette énergie, cette envie et surtout cette persévérance. Cela m’a tout de suite plu. »
Dès leur premier échange, la complicité est évidente. « On a parlé de plans à trois et de grossesse, pas du tout de théâtre, raconte la journaliste en riant. Et je me suis dit, s’il ose commencer par ça, on va bien s’entendre. » Étienne confirme. « Oui, on a cassé la glace tout de suite. »
De ce dialogue improbable est né un spectacle-enquête où ils rejouent leurs propres discussions. « On ne cherche pas la vérité, on fabrique des questions », dit Giulia. Étienne ajoute « Le théâtre montre la pensée en train de se faire, le doute au travail. »
Sur scène, ils incarnent l’hésitation, la contradiction, la fragilité des opinions. Un duo aussi tendre que lucide, à l’image du projet tout entier, faire du théâtre un espace où l’on peut douter ensemble.
Un contre-pouvoir poétique
Avec les Grand ReporTERRE, le Théâtre du Point du Jour a trouvé une nouvelle manière d’habiter l’actualité. « Les menaces contre la démocratie sont bien réelles, dit Angélique Clairand. Rassembler ces créations, c’est une manière de résister. » Coumba Kane ajoute. « C’est un état des lieux du monde, mais vivant, mouvant, subjectif. » Giulia parle d’un « contre-pouvoir poétique », Étienne, d’un « acte de résistance contre le cynisme, et pour le droit, toujours, de raconter. »
Sur le plateau, rien n’est jamais figé. Les textes s’adaptent, les phrases se déplacent, les regards s’ajustent. « Chaque représentation est une version différente, explique Angélique. On intègre les réactions du public, les nouvelles infos, les silences aussi. » C’est cette ré-écriture permanente qui fait vivre le projet. « Le réel bouge, alors le théâtre bouge avec lui », résume-t-elle.
Le soir, dans la salle du Point du Jour, on voit cette vie à l’œuvre. L’art et le journalisme se regardent, se frottent, se répondent.
Ce que la rencontre leur a apporté

Pour chacune et chacun d’entre eux, cette aventure a laissé une empreinte profonde, transformant leur façon de travailler et de regarder le monde.
Angélique Clairand confie que ces collaborations ont bouleversé son rapport à la création. Travailler avec des journalistes l’a amenée à « remettre la scène dans le réel, à lui redonner son pouvoir de question ». Elle parle d’un apprentissage constant : « Le théâtre a parfois tendance à se replier sur lui-même. Avec les Grand ReporTERRE, on respire avec le monde. »
Pour Coumba Kane, cette rencontre a ouvert un espace inédit entre le terrain et la scène. « J’ai découvert que je pouvais incarner autrement mes enquêtes. Le fait de les jouer, de les dire à voix haute, m’a permis de ressentir différemment les faits que j’avais racontés. » Elle explique que cette expérience a aussi changé sa manière d’écrire : « Aujourd’hui, quand je mène un entretien, je pense comment une parole résonnerait sur scène. C’est comme si la voix des témoins s’était installée dans mon propre corps. »
Étienne Gaudillère évoque de son côté un bouleversement intime. « Travailler avec une journaliste comme Giulia, qui a l’habitude du direct, de la clarté et du mot juste, m’a obligé à sortir de l’ambiguïté confortable de l’artiste. » Il dit avoir trouvé dans cette exigence un moteur créatif : « Giulia m’a appris à formuler mes doutes. »
Giulia Foïs renchérit en riant : « Moi, j’ai appris à laisser du flou ! » Avant d’ajouter plus sérieusement : « Le théâtre m’a donné la possibilité d’assumer la subjectivité que le journalisme ne permet pas toujours. Sur scène, je peux dire “je”. Dans un micro, je dois dire “nous”. »
Tous s’accordent à dire que ces rencontres ont brouillé les frontières entre leurs métiers. Elles ont aussi fait naître une confiance nouvelle, une manière de douter ensemble, sans chercher à trancher. « On apprend à ne pas savoir, à chercher à deux, résume Angélique, c’est une école du dialogue et du désaccord. »
La réécriture comme moteur

Quand les projecteurs s’éteignent, les Grand ReporTERRE continuent de s’écrire. L’actualité vient percuter les récits. Giulia ajoute souvent une phrase sur les cas de violences sexistes et sexuelles qui ne cessent d’alimenter les colonnes des journaux, avec son humour habituel. « Ça, ils ne nous laissent pas de répit », plaisante-t-elle.
Giulia et Étienne reprennent leur texte après chaque rebondissement de l’actualité. « On met à jour, on déplace, on doute à nouveau, dit Étienne, c’est notre moyen pour rester vivants.»
C’est là, sans doute, que réside la force du projet, avec cette réécriture constante du monde à hauteur d’humain, où artistes et journalistes s’allient pour penser autrement. Un théâtre qui ne prétend pas trancher les débats, mais les rouvrir.
Le café refroidit. Sur la table, un carnet et un stylo. Les voix s’adoucissent. Angélique sourit. « Ce que j’aime le plus, c’est quand quelqu’un me dit : je ne regarderai plus les infos de la même façon. »
Un instant suspendu, plein d’énergie. Avant de repartir vers la scène, là où tout recommence.
Focus Grand ReporTERRE
Du 3 au 16 novembre 2025
Programmation complète LYON-PARIS
Grand ReporTERRE#11 – Radio Lapin, histoires de luttes
Sacha Ribeiro, Alice Vannier et Antoine Chao
Du 3 au 4 novembre au Théâtre des Célestins, Lyon
Du 10 au 14 novembre au Théâtre de la Cité Internationale, Paris
Grand ReporTERRE#9 – France dégage ! France-Afrique : la rupture ?
Angélique Clairand et Coumba Kane
Du 4 au 6 novembre au Théâtre du Point du Jour, Lyon
Le vendredi 14 novembre à la Machinerie – Théâtre de Vénissieux
Grand ReporTERRE#10 – À la table du Tout-Monde
Laëtitia Guédon et Claire Chazal
Du 11 au 12 novembre aux Plateaux Sauvages, Paris
Grand ReporTERRE#5 – Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?
Étienne Gaudillère et Giulia Foïs
Le jeudi 13 novembre au Théâtre du Point du Jour, Lyon
Grand ReporTERRE#6 – La terre parle quand on creuse
Aurélie Van Den Daele, Morgan Large et Hélène Servel
Du 13 au 14 novembre au Théâtre de La Renaissance, Oullins
Grand ReporTERRE#7 – La Fabrique de la domination
Carole Thibaut et Lorraine de Foucher
Du 15 au 16 novembre au Théâtre du Point du Jour, Lyon