Face au gradin de l’ancien garage transformé en salle de spectacle, Sati Veyrunes se tient droite, débardeur blanc, jean noir ample, pieds nus. Le regard flotte au loin. Elle entame un décompte en anglais. Les chiffres improbables – nine hundred ninety-nine thousand ninety-nine, nine hundred ninety-nine thousand ninety-eight… – tombent un à un, hésitants, presque fragiles. Très vite, le mouvement s’invite dans l’exercice. La parole demande de la concentration, le corps insiste malgré tout. Entre souffle et gestes, elle maintient les deux lignes en tension. Cette mécanique structure le début du solo transmis par la chorégraphe hongroise Adrienn Hód.
Un compte à rebours en vain

Les gestes restent d’abord simples. Un pas à gauche, puis à droite. La danseuse se met en marche, prend la mesure de l’espace, tourne avant de revenir au centre du plateau blanc, immaculé. Elle attrape ensuite un pied, étire une jambe. Les chiffres continuent de s’égrener et imposent leur cadence. La danse se construit dans cette contrainte.
Sati Veyrunes grogne, s’agace, se moque presque de ce flux numérique qui traverse sa voix et entrave un temps ses mouvements. Puis le geste l’emporte. Les chiffres distincts se transforment en borborygmes. Espiègle, le visage rougi, les yeux rieurs, elle fend le public, traverse les gradins, avant de revenir sur le plateau. Peu à peu, la partition se déplace. Les chiffres persistent, mais le corps mène désormais la danse.
Une danse qui se fabrique sous nos yeux
Après une courte pause et un simple changement de tee-shirt, Sati Veyrunes revient pour se glisser dans l’écriture de l’Islandaise Erna Ómarsdóttir. Elle s’allonge en croix, pieds vers le public. Puis le ventre se met à onduler, creuse et soulève le torse. Elle roule sur le côté, se redresse et épouse la partition musicale de Jóhann Jóhannsson, inspirée du travail de son père, ingénieur chez IBM.
La danse gagne en intensité. Un bras reste collé au buste tandis que l’autre tourne comme une manivelle. Elle tente de lancer une machine invisible. Le geste insiste, échoue, repart. Elle traverse le plateau, tourne, lutte avec ce mouvement obstiné. On voit très nettement comment elle engage le corps entier dans chaque action. Puis, telle un animal marin, elle laisse surgir un chant grave, proche de celui des baleines. Les changements d’état sont rapides, précis. Sa plasticité frappe. Le mouvement circule sans rupture, du sol à la verticalité.
Une présence qui tient le plateau
Dans Motor Unit, tout repose sur l’interprète. Sati Veyrunes possède cette capacité de tenir l’espace par la seule intensité de sa présence. Elle l’avait déjà montré dans Hope Hunt & The Ascension into Lazarus transmis par Oona Doherty ou dans Bless the sound that saved a witch like me créé avec Benjamin Kahn.
Le regard capte, la silhouette découpe l’air, sa présence singulière magnétise, le corps se transforme sans cesse. Sa danse passe d’un registre à l’autre sans prévenir. Ces écarts de posture nourrissent la pièce. Le mouvement devient un terrain où se croisent précision technique, étrangeté du geste et sens aigu du rythme.
L’interprète au centre
Tout le projet de cette première création repose sur un principe simple : inverser le processus habituel de création. Plutôt que de créer sa propre grammaire ou de se glisser dans celle d’un autre, Sati Veyrunes a invité deux artistes – Erna Ómarsdóttir et Adrienn Hód – à lui transmettre chacune un solo issu de leur répertoire.
À partir de ces matériaux existants, elle compose une œuvre qui circule entre deux écritures chorégraphiques. Les gestes ne sont pas reproduits à l’identique, ils passent par le filtre de son interprétation. Dans ce va-et-vient entre transmission et transformation, Motor Unit rappelle que l’interprète construit son propre parcours artistique dans une œuvre. Ici, Sati Veyrunes en donne une démonstration claire, portée par une présence affirmée et un engagement physique constant.
Motor Unit de Sati Veyrunes
La ménagerie de Verre
du 12 au 14 mars 2026
durée 1h
Tournée
20-21 mars 2026 à Klap Maison pour la danse, Marseille
4 juin 2026 au Festival La Maison Danse CDCN – Uzès
Conception et interprétation de Sati Veyrunes
Création technique de Marie Montfort Prédour
Regard extérieur – Mathilde Roussin
Régie générale en tournée en alternance – Marie Montfort Prédour, Lisa Marie Barry, Thibault Gambari
PARTIE 1
D’après Voice of Power (création 2023)
Chorégraphie : Adrienn Hód / Hodworks • Co-création et interprétation originale : Imola Kacsó • Musique additionnelle : Ábris Gryllus – Relent I
PARTIE 2
Manual Melody, d’après IBM1401 – a user’s manual (création 2002)
Conception, chorégraphie et interprétation originale: Erna Ómarsdóttir • Composition musicale: Jóhann Jóhannsson • Orchestration : Jóhann Jóhannsson et Arnar Bjarnason • Cordes interprétées par l’Orchestre Philharmonique de la Ville de Prague, direction Mario Klemens • Enregistré à Prague, en septembre 2005