Dans votre dernière pièce Stabat Mater, les voix du corps que l’on pourra voir au festival d’hiver Arte Flamenco, vous prolongez votre recherche autour de cette œuvre religieuse débutée avec Stans. Quel a été le processus créatif ?
Ana Pérez : En effet, Stans a été une sorte de prélude. Avec José Sanchez, nous avions le projet de créer autour du Stabat Mater. Mais comme le sujet est à la fois puissant et délicat, nous avions besoin d’expérimenter ces états de résistance, de résilience, d’engagement physique à deux avant de nous lancer dans une pièce de groupe. Même si les deux pièces sont très différentes, Stans nous a permis d’aller encore plus loin ensuite dans la création de Stabat Mater, les voix du corps.
Pourquoi cet intérêt pour ce poème médiéval ?

Ana Pérez : Il y a deux aspects essentiels. D’abord, la musique. Avec José, nous avions déjà travaillé à partir de formes musicales existantes : concerto, sonate… Nous avions envisagé un Requiem, mais finalement nous trouvions que c’était trop sombre. Le Stabat Mater nous touchait profondément. Nous aimons particulièrement ceux de Pergolèse et de Vivaldi. Ce sont aussi des œuvres très sombres, mais toujours traversées par la lumière. La douleur y est sublimée par la musique, et cela nous bouleversait. J’ai lancé le défi à José de créer notre propre Stabat Mater. Et puis, il y a le texte. Cette femme debout face au drame traverse les époques. C’est un sujet d’une actualité permanente.
Pourquoi avoir fait le choix de vous éloigner du texte religieux ?
Ana Pérez : Le texte médiéval évoque la Vierge Marie face au corps du Christ. Nous avons demandé à l’auteur Franck Merger, universitaire à Aix-en-Provence et traducteur de poésie, d’en proposer une réécriture profane. Il parle désormais d’une femme et de son enfant. Cela rend le propos plus universel et nous permettait de sortir du cadre religieux. Tout est donc réécriture et composition originale.
Comment s’articule le dialogue entre musique et danse dans votre travail avec José Sanchez ?
Ana Pérez : José arrive souvent avec des pistes musicales. Nous les travaillons ensuite ensemble en studio. Nous partons de cette matière. La musique et la danse se composent en même temps. C’était le cas pour Stans comme pour Stabat Mater, les voix du corps.
Quelle place l’improvisation occupe-t-elle ?

Ana Pérez : Stans est une pièce très écrite, très structurée, même s’il reste toujours des touches d’improvisation et d’interprétation qui changent d’une représentation à l’autre. Je ne peux pas m’en empêcher.
Cette dernière création est donc pour la première fois une pièce de groupe. Qu’est-ce que cela a changé pour vous ?
Ana Pérez : C’était un immense challenge. Aborder ce sujet et travailler en groupe pour la première fois était un pari un peu fou. Mais cela a été extraordinaire car les deux danseuses sont merveilleuses et très inspirantes. Elles ont immédiatement adhéré à ma façon de danser et de dialoguer avec la musique. Leur danse m’a aussi nourrie, et certains éléments se sont intégrés naturellement à mon propre langage.
Votre actualité est très dense. Comment gérez-vous la pression liée aux tournées et aux invitations dans de grands festivals ?
Ana Pérez : Je travaille énormément en amont pour que la création soit la plus aboutie possible. Une fois en tournée, je suis plus sereine. Il y a toujours une part de pression, bien sûr, mais nous sommes fiers José Sanchez et moi de ce que nous proposons. Que cela plaise ou non, c’est quelque chose de profondément authentique.
On parle souvent de “flamenco contemporain” à votre sujet. Cette appellation vous convient-elle ?

Ana Pérez : Elle ne me dérange pas, c’est sans doute la façon la plus simple et la plus évidente de le voir. Mais je dirais plutôt que c’est un flamenco très personnel. Ce qui m’importe, c’est que cela vienne des tripes. Mais bien que je sois dans la création contemporaine, j’ai une totale admiration et un profond respect du flamenco que l’on trouve dans les tablaos. Et même si je me suis apparemment détachée de la forme traditionnelle, il vit en moi.
Essayez-vous de retrouver sur scène le rapport direct au public du flamenco traditionnel ?
Ana Pérez : Je cherche surtout à retrouver le même état de transe, d’appeler le duende que ce soit dans un tablao ou sur un plateau dans une proposition très écrite. J’essaie d’être dans le présent, très à l’écoute, et de me laisser aller dans une transe un petit peu incontrôlée.
En tant que femme chorégraphe flamenca en France, diriez-vous que le chemin a été difficile pour faire entendre votre voix artistique ?
Ana Pérez : J’ai d’abord été interprète, puis j’ai commencé à créer mes propres pièces à partir de 2018 chargée de tout ce que j’avais appris durant mes années à Séville. J’ai pris mon temps avant de me lancer dans la création. Je n’étais pas pressée. Je n’étais sans doute pas assez sûre de moi pour m’assumer en tant que chorégraphe.
Vous animez aussi beaucoup de stages et de masterclasses. Qu’avez-vous envie de transmettre ?

Ana Pérez : Ce qui me fait vibrer : danser la musique, être traversée par elle, faire de son corps et de ses pieds un instrument. Mais surtout, aider chacun à trouver sa propre personnalité. En flamenco, c’est souvent compliqué. Il y a tellement de figures flamenca qu’on admire qu’on peut vite s’oublier. Il ne faut pas avoir peur de ressembler à soi-même.
Avez-vous le sentiment que le flamenco trouve aujourd’hui une place plus large dans le paysage chorégraphique français ?
Ana Pérez : : Oui, clairement. Il y a moins de peur, plus de curiosité. Le flamenco est de plus en plus accueilli dans des lieux de danse contemporaine, et ça me réjouit énormément. J’ai donné des trainings avec les danseurs du Ballet national de Marseille. Il y avait une envie d’apprendre incroyable et c’était aussi très inspirant pour moi.
Stans d’Ana Pérez et José Sanchez
Le 18 janvier 2026 au musée de la Romanité à Nîmes dans le cadre du festival de flamenco – Théâtre de Nîmes
Durée : 40 mn
Tournée
7 et 8 février 2026 au Théâtre de Chaillot à Paris
27 au 31 mars 2026 au théâtre de la Ville à Paris
3 avril 2026 à Scènes plurielles à Wallers-Arenberg (59)
4 avril 2026 au Théâtre de Brétigny (91)
Chorégraphie d’Ana Pérez
Composition musicale de José Sanchez
Stabat Mater, les voix du corps d’Ana Pérez et José Sanchez
Création les 9 et 10 janvier 2026 à Klap Maison pour la danse à Marseille
Durée : 1h
Tournée
24 janvier 2026 au Festival d’Hiver de Soustons, dans le cadre du Festival d’hiver d’Arte Flamenco (33)
17 mars 2026 au Théâtre de Grasse (06)
19 mars 2026 au Théâtre Durance, SN Château Arnoux Saint Auban (04)
21 mars 2026 au Théâtres en Dracénie, Draguignan (83)
21 mai 2026 au théâtre des 4 saisons à Gradignan (33)
29 et 30 mai 2026 à Boom’Structur en coréalisation avec La Cour des 3 Coquins à Clermont-Ferrand (63)
Chorégraphie d’Ana Pérez
Avec Ana Pérez, Miranda Alfonso, Marina Paje
Composition musicale de José Sanchez
Chant flamenco – Alberto Garcia
Auteur (réécriture du poème) Franck Merger, traduit en espagnol par Maria Pérez
Création lumière – Arno Veyrat
Régie son – Lambert Sylvain
Conseil dramaturgique – Arthur Eskenazi