Précédée de sa chienne Lili, Suzanne de Baecque me rejoint dans l’un des bureaux de la Cité européenne du Théâtre à Montpellier. Elle vient de terminer sa journée de répétitions de Mémoire de fille, recréation française d’une pièce conçue par Sarah Kohm, Elisa Leroy et Veronika Bachfischer. À quelques jours de la première, au sortir d’un filage public, la comédienne s’intéresse aux premiers retours des spectateurs et cherche à se rassurer. Il faut dire que, pour ce projet, elle se retrouve seule sur scène pendant près de deux heures. Une perspective vertigineuse avec laquelle elle doit apprendre à composer.
Premier contact

C’est l’essence même du métier qu’elle a décidé de faire depuis l’enfance. « Je sais que je veux être actrice depuis que j’ai huit ans », confie-t-elle avec une détermination encore perceptible. Durant des années, cela reste pourtant un objectif lointain : « J’ai rongé mon frein tout le lycée, parce que je ne voulais que faire du théâtre et il fallait que je passe le bac ». Alors une fois le sésame en poche, elle intègre immédiatement le Cours Florent.
Là, en réponse à son énergie qui déborde au plateau, elle reçoit un précieux conseil qu’elle se remémore souvent. « Range ta chambre », lui souffle alors le comédien Félicien Juttner pour la pousser à mettre de la discipline dans son interprétation. Car à cet instant, l’appétit du jeu est trop fort : « J’étais tellement dans un kiff d’être sur scène que ça partait dans tous les sens. Le texte n’existait même plus. L’important, à Florent, c’était de kiffer ».
D’une rencontre à l’autre
En parallèle, c’est à travers l’enseignement de Jean-Pierre Garnier qu’elle découvre véritablement le théâtre. Elle fait aussi la connaissance de Carole Franck, qui la fera jouer pour la première fois devant une caméra, et d’Antoine Reinartz en compagnie de qui elle écrit ses textes. « C’est important d’avoir des gens sur qui compter dans ce métier », résume-t-elle en déroulant le fil de ces rencontres fondatrices. Mais en matière d’apprentissage, l’élève Suzanne de Baecque n’a pas dit son dernier mot.
La comédienne poursuit son aventure à l’École du Nord, où elle croise la route d’Alain Françon, l’une des rencontres les plus marquantes de sa jeune carrière. « Alain m’a appris à me mettre au service d’un spectacle. Que ce qui était intéressant, c’était de rentrer dans l’univers d’un metteur en scène ». À l’issue de la formation, il lui offrira le rôle de Lisette dans La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux, puis elle rejoindra la distribution d’Un chapeau de paille d’Italie de Labiche.
Littérature et cinéma

Nombreux sont les noms qui jalonnent ainsi son parcours, et ce depuis longtemps, notamment à travers sa culture personnelle. Côté littérature, Annie Ernaux tient une place essentielle. Si Mémoire de fille ne faisait pas partie de ses lectures avant le projet sur lequel elle travaille actuellement, l’œuvre de l’écrivaine fait tout de même figure de référence, avec des livres comme L’Événement, La Honte ou Les Années. À ses côtés, sur la table de chevet, Ida ou le Délire d’Hélène Bessette lui est tout aussi essentiel. « C’est un monologue qui raconte la mort d’une femme de ménage, renversée par une voiture parce qu’elle regardait ses pieds. C’est vraiment magnifique ».
D’autres personnalités, venues cette fois du cinéma, s’ajoutent à son panthéon. Justine Triet y côtoie Sophie Le Tourneur et Maïwenn, pour qui elle tournera dans Jeanne du Barry sorti en 2023. Mais plus que des carrières dans leur ensemble, ce sont les premières œuvres qui attirent particulièrement Suzanne de Baecque. « Souvent, le geste est tellement maladroit et franc, qu’il me touche énormément », admet-elle en citant pour exemples La Bataille de Solférino, La Tête dans le vide et Pardonnez-moi.
Toute première fois
Ce goût de la découverte se retrouve nécessairement dans son processus artistique. « Je fais toujours en sorte de réitérer la première fois », résume-t-elle en portant un regard sur les projets auxquels elle a pris part jusqu’à présent. Pour Tenir debout, c’est simple, il s’agissait de son tout premier spectacle en tant qu’autrice et metteuse en scène. Un succès qui tourne encore après trois saisons de diffusion.
À l’été 2025, c’est une autre expérience qui l’attend, et pas des moindres. Dans le cadre de Vive le sujet ! en partenariat avec la SACD, le Festival d’Avignon l’invite à créer une forme éphémère au cœur du Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph. Avec Zakary Bairi, rencontré à Thionville où elle portait sa pièce pendant que lui jouait Plutôt vomir que faillir, elle imagine un objet pop et absurde autour de la figure d’Hervé Vilard. « J’ai fait un déni, reconnaît-elle avec dérision. Je ne pensais pas à la première fois que je créais pour le Festival d’Avignon, j’étais préoccupée par la première fois d’Hervé ».
Mémoire de fille

Aujourd’hui, avec Mémoire de fille, elle met les pieds dans une toute nouvelle aventure inédite. « C’est la première fois que je fais un monologue. C’est stressant, mais c’est trop important », assure-t-elle en écho au sujet de la pièce. Au moment de travailler pour la recréation, la rencontre avec Sarah Kohm la rassure : « C’est un peu vertigineux de débarquer comme ça, mais elle savait exactement où on allait. Et en même temps, elle me laisse complètement libre de faire des propositions ».
Ainsi l’actrice se laisse traverser par les mots d’Annie Ernaux et par ce projet qui la touche particulièrement : « Ce texte remue beaucoup de choses très personnelles en moi ». Me revient une question que je voulais lui soumettre. Une phrase que la comédienne se lance à elle-même sur scène, dans un extrait qu’elle a écrit pour la pièce. « C’est quoi mon désir ? », se demande-t-elle alors. « Je pense que je pourrai répondre après l’avoir joué plusieurs fois. Tous les jours, on se pose cette question-là en répétitions. C’est une chance d’avoir un projet où tu peux te poser une question aussi personnelle ».
Ad libitum
Le feu qui habite Suzanne de Baecque est fait de rencontres et de fidélités, de sensibilités et de désirs communs. Dans son théâtre se croisent les grandes lettres et les références populaires. C’est sans doute dans cet éclectisme que se dresse le portrait le plus complet de cette artiste qui n’a pas fini d’étonner.
Sa soif de découverte est grande, sur les planches comme au cinéma. Elle aimerait travailler avec Rébecca Chaillon, retrouver Sarah Kohm pour une création intégrale, rejouer avec Hervé Vilard ou encore faire un biopic de Ségolène Royal… Une chose est sûre, rien ne pourra l’éloigner de la scène. Les doigts cognant contre la table en bois, elle conjure le mauvais sort : « C’est l’endroit où je me sens bien dans la vie. Je pense que ça, on ne pourra jamais me l’enlever ».
Mémoire de fille d’après Annie Ernaux (Éditions Gallimard)
Spectacle initialement créé en allemand en 2022, joué par Veronika Bachfischer, par la Schaubühne am Lehniner Platz, Berlin.
Création française à la Cité européenne du Théâtre – Domaine d’O – Montpellier
Du 14 au 19 novembre 2025
Durée 1h30.
Tournée
26 novembre au 6 décembre 2025 : Théâtre des Abbesses – Théâtre de la Ville – Paris
23 janvier au 25 janvier 2026 : Théâtre des Capucins – Théâtres de la Ville de Luxembourg
13 février 2026 : Théâtre des Salins – Martigues