Quand le public entre, Juliette Steiner est déjà sur scène. Debout, immobile, vêtue de noir, elle observe avec satisfaction la salle se remplir. Puis vient le « bienvenue », chaleureux, direct. Elle remercie l’assemblée, toujours plus nombreuse, d’être là pour un sujet trop souvent relégué à la marge. Comment se construire comme artiste quand les modèles manquent, quand un pan entier de l’histoire fait défaut ? L’adresse est frontale. À la manière d’une réunion ouverte, façon Alcooliques Anonymes, elle installe un espace de parole partagé entre salle et scène.

Très vite, des voix surgissent des gradins. Des artistes contemporaines, mêlées au public, racontent leurs doutes, leurs manques, leur difficulté à se situer dans une généalogie absente. Peu à peu, le présent se fissure. La réunion glisse, imperceptiblement, vers une traversée de l’histoire. Aux suivantes ! se mue alors en une suite de tableaux vivants, une visite fragmentée et sensible des trajectoires de femmes artistes que l’histoire de l’art a invisibilisées, minorées ou reléguées aux marges.
Faire de l’histoire un matériau vivant
Traversant les siècles, le spectacle convoque des figures aussi éloignées que Britney Spears ou Marina Abramović, Niki de Saint Phalle ou Elsa von Freytag-Loringhoven, sculptrice allemande et égérie du dada new-yorkais. Sur le plateau, Juliette Steiner et ses quatre comparses esquissent une succession de tableaux mouvants, qui font affleurer œuvres et trajectoires sans jamais les figer.
Parmi elles, Artemisia Gentileschi, dont la vie et l’art se confondent, apparaît enfin comme une figure majeure de la peinture, autant que comme une femme confrontée à la violence et à l’injustice. Le viol commis par Agostino Tassi, le procès, la torture infligée pour éprouver sa parole sont rejoués sur scène. La peinture s’impose alors comme un acte politique autant qu’artistique. Moins d’un an après avoir failli perdre l’usage de ses mains, Judith décapitant Holopherne affirme un geste de survie et de reprise de pouvoir, donnant au bourreau les traits de l’agresseur. Ici, l’histoire de l’art prend corps, sort de l’ombre des traumatismes qui ont nourri le processus artistique, la revendication et l’œuvre elle-même.
Cette logique traverse l’ensemble de la pièce. Louise Bourgeois apparaît à travers la nécessité de transformer l’humiliation intime paternelle en œuvre, de faire de la création un moyen de nommer et de dépasser la violence patriarcale. Ana Mendieta, elle, hante le plateau par son absence même. Sa mort, survenue en 1985 après une chute du 34ᵉ étage d’un immeuble new-yorkais, reste entourée de doutes.
Une écriture scénique du manque

La force de Aux suivantes ! tient à ce refus de l’exhaustivité et de la leçon. Il ne s’agit jamais d’enseigner une histoire de l’art alternative, mais de rendre sensible ce qui a été omis, masqué. Les figures surgissent par fragments, par échos, par glissements. Claude Cahun apparaît ainsi à travers son engagement poétique, politique et clandestin durant l’Occupation. Une résistance qui s’appuie sur l’intelligence, pratique l’adresse directe et mobilise l’empathie, loin des postures héroïques. Une manière de lutter, à la fois fine et sensible, qui entre en dialogue avec notre présent politique.
Sur scène, l’écriture est résolument collective. Aux côtés de Juliette Steiner, Camille Falbriard, Ruby Minard, Ludmila Gander et Nabila Mekkid engagent leurs voix, leurs corps, leurs présences. Chacune traverse la pièce depuis un endroit singulier, faisant résonner les récits à partir de son propre timbre, de son propre rapport à l’histoire et à la création. Performance plastique, musique, voix et images se répondent. Les installations se fabriquent sous nos yeux ; la scène se transforme tour à tour en atelier, en espace de concert, en lieu de mémoire mouvant.
Un sens de la scénographie et du mouvement
Les costumes jouent un rôle central dans cette écriture du plateau. Certaines œuvres prennent littéralement vie, incarnées, déplacées, rejouées dans des tableaux éphémères, tandis que d’autres surgissent sous forme d’images, de gestes, de matières. Entre citations assumées et réinventions libres, le spectacle ne se contente pas de faire apparaître des figures du passé, il en prolonge l’élan, en fabrique de nouvelles, dans un présent en mouvement.
Les interprètes se glissent dans la peau de ces artistes dont certaines ont été oubliées, leur redonnent la parole et dialoguent avec elles. À travers ces rencontres imaginaires, elles interrogent aussi leurs propres trajectoires, leurs disqualifications, leurs doutes, leurs assignations.
Loin du catalogue ou de l’encyclopédie, Juliette Steiner compose une œuvre traversée par la question de la filiation. Aux suivantes ! ne cherche pas à combler les blancs de l’histoire, mais à les rendre visibles, audibles, presque palpables. En révélant ces présences occultées, le spectacle raconte le manque par la création même. Et dans ce geste, il s’inscrit à son tour dans une lignée – non pas close, mais ouverte. Une lignée qui n’attend qu’une chose : les suivantes.
Aux suivantes ! de Juliette Steiner
Spectacle créé le 13 janvier 2026 au TJP, CDN Strasbourg – Grand-Est
Durée 1h20
Tournée
9 au 11 février 2026 au TJP, CDN Strasbourg – Grand-Est (hors les murs)
8 mars 2026 au Musée d’art moderne de Strasbourg
9 mars 2026 – Forme hors les murs en collège, Molsheim
18 avril 2026 au Théâtres de la Ville du Luxembourg, Capucins Libres
28 avril 2026 à La Madeleine, Scène conventionnée de Troyes
Mise en scène de Juliette Steiner assistée de Malu França
avec Camille Falbriard, Ruby Minard, Ludmila Gander, Juliette Steiner et Nabila Mekkid.
Scénographie de Violette Graveline
Costumes de Juliette Steiner, Violette Graveline, Malu França.
Masques de Juliette Steiner
Création Lumière de Fanny Bruschi.
Création sonore de Lud Gander (iel) en complicité avec Camille Falbriard et Nabila Mekkid
Complicité artistique – Naëma Tounsi.
Construction – Anthony Latuner
Renfort costumes – Camille Humbert.
Les textes du spectacle ont été composés à partir d’écrits de l’équipe de création et de paroles d’artistes.