Lors d’un entretien pour le journal Pariscope, Christiane Cohendy m’avait expliqué comment elle avait « pris feu avec le jeu du théâtre ». La jeune fille, qui aimait les mots et la poésie, n’avait jamais mis les pieds au théâtre avant de se retrouver, à la suite d’une « erreur d’inscription », au conservatoire d’art dramatique de Clermont-Ferrand. « Au début, cela me terrorisait de voir des gens sur une estrade, des corps qui s’exposaient ! » m’avait-elle raconté, avec cet éclat de rire si beau et si reconnaissable.
« Les mots ont été le moteur de ma vie »

Sous la houlette de son professeur Guy Vigne, « le travail a fait naître une passion ». Ne se projetant pas encore comme comédienne, la jeune femme, titulaire d’une licence de littérature allemande, part à Bochum. Là-bas, elle reçoit la lettre d’un jeune homme qui venait de créer une troupe de théâtre professionnel à Clermont-Ferrand. « Il m’invitait à les rejoindre, je n’ai pas hésité. » L’auteur était un certain Alain Françon. C’est ainsi qu’elle a commencé le métier, traçant ce magnifique sillon. De sa voix si distinctive, la comédienne donnait toujours profondeur et intensité à ses interprétations.
« Des metteurs en scène qui ont mis en marche la comédienne que j’étais. »
L’impressionnante théâtrographie de Christiane Cohendy représente un parcours exemplaire, une traversée de cinquante années de l’histoire du théâtre. Elle a travaillé, très souvent avec une grande fidélité, avec Alain Françon, évidemment, mais aussi André Engel, Jean-Pierre Vincent, Hans Peter Cloos, Stuart Seide, Matthias Langhoff, Jacques Kraemer, Marcel Maréchal, Jorge Lavelli, Luc Bondy (Ivanov, Tartuffe), Claudia Stavisky (Tableau d’une exécution, Rabbit Hole, La Trilogie de la villégiature)… Dans le théâtre privé, elle a collaboré avec Didier Long, Georges Werler, Adrien Brine, Bernard Murat…

La liste des spectacles où je l’ai vue briller étant aussi riche que longue, je l’égrènerai à la manière des « Je me souviens » de Georges Perec. La première fois, c’était dans Les Trois Sœurs de Tchekhov, mis en scène par Langhoff au Théâtre de la Ville en 1994. puis, ce fut dans la plupart des spectacles de Jorge Lavelli, L’Amour en Crimée de Mrozek, Décadence de Steven Berkoff (Molière de la meilleure comédienne). Je me souviens aussi du Mystère du bouquet de roses de Manuel Puig, mis en scène par Gilbert Tsaï. Elle y incarnait une formidable vieille dame acariâtre. De Collaboration de Ronald Harwood, mis en scène par Georges Werler où elle donnait la réplique à Michel Aumont et Didier Sandre… De sa dernière et magistrale apparition en juin 2023, au théâtre du Rond-Point, dans Un dernier verre pour la route, la pièce d’Hélène Noguerra, mis en scène par Catherine Schaub.
En toute discrétion
En mars 2025, je l’ai croisée au Théâtre Liberté à Toulon. C’était à la première de C’est si simple l’amour de Lars Noren, mis en scène par Charles Berling. Elle signait la collaboration artistique du spectacle. Déjà malade, elle ne montrait rien de cette fragilité. Tout comme ce mardi 21 avril 2026, au Poche Montparnasse. Christiane Cohendy était venue applaudir son grand ami Jean-Paul Bordes qui reprenait Les Mémoires d’Hadrien.
Comme toujours, elle m’a accueilli de son sourire à la fois lumineux et enfantin. Ne laissant pas paraître que la bataille était perdue, j’étais certaine de bien tôt la recroiser. Pourtant l’immense tristesse dans les yeux de Jean-Paul ce soir-là, annonçait clairement l’issue fatal. Aujourd’hui, il pleure sa meilleure amie et nous une grande artiste et une belle dame.