Gounoj in situ de Léo Lérus © Alan Hawk

Programme#1 belle scène saint-denis : Trois écritures pour dire le monde

Chaque été, La Parenthèse devient durant une dizaine de jours un poste d'observation privilégié de la création chorégraphique. Pour ouvrir cette édition 2026, le Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France a réuni trois propositions courtes qui n'ont, en apparence, rien en commun. L'une explore l'intimité du geste, l'autre la mémoire familiale, la dernière se consacre à notre relation au vivant. Trois regards singuliers, trois univers déjà fortement affirmés.
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Avant que les artistes n’investissent le plateau, la directrice du TLA, Emmanuelle Jouan, prend brièvement la parole. Dans un contexte de coupes budgétaires qui fragilisent tout le secteur, elle rappelle l’urgence de défendre la création et invite le public à soutenir l’appel du Syndeac en faveur d’un financement de la culture à hauteur de 1 % du budget de l’État. Après une salve d’applaudissements, la danse peut commencer.

Pep Garrigues, l’art de faire naître le mouvement
Os de Youness Aboulakoul © Alan Kawk

Présentée sous la forme d’une étape de recherche, Os confirme la singularité du travail de Youness Aboulakoul. Écrite pour Pep Garrigues, la pièce s’inspire des gestes patients des tisserands et des métiers à tisser pour imaginer une danse où tout semble partir des mains. Le danseur apparaît seul, vêtu de noir. Rien ne presse. Les doigts ouvrent le mouvement, les poignets prennent le relais, puis les épaules, la colonne vertébrale et le bassin prolongent cette impulsion jusqu’à faire circuler l’énergie dans tout le corps. Pep Garrigues tourne, revient sur ses pas, suspend son élan avant de laisser la danse gagner progressivement en ampleur.

Les mains semblent parfois broder l’espace, parfois le traverser comme si elles cherchaient à en révéler une trame invisible. Chaque geste apparaît puis disparaît aussitôt, laissant derrière lui l’impression fugace d’un motif déjà effacé. La musique électronique composée par le chorégraphe accompagne cette montée en intensité sans jamais la souligner.

Youness Aboulakoul construit une écriture d’une grande finesse où l’attention portée aux micro-déplacements compte davantage que la virtuosité démonstrative. Le danseur en révèle toute la précision avec une présence magnétique. Cette étape de recherche ouvre des perspectives très prometteuses avant la création prévue aux SUBS, à Lyon.

Les souvenirs en partage

L’atmosphère change radicalement avec La Breva. Avant même de danser, Dafne Bianchi et sa sœur Anaïs Mauri installent une cafetière italienne, échangent quelques mots dans leur langue maternelle et offrent un café au public. En quelques minutes, le théâtre devient un cocon chaleureux rappelant leur maison de famille en Italie. Inspirée de leur enfance à Bellagio, sur les rives du lac de Côme, la pièce remonte le fil des souvenirs sans jamais céder à la nostalgie. Les voix enregistrées, les bruits du quotidien, quelques éclats de dialecte italien composent une mémoire sonore que les deux interprètes prolongent par leurs corps.

La Breva de Dafne Bianchi © Alan Hawk

Leurs danses racontent deux parcours différents qui finissent toujours par se rejoindre. Anaïs Mauri apporte la puissance terrienne du krump quand Dafne Bianchi déploie une gestuelle plus fluide. Toutes deux semblent se laisser porter par le courant de la rivière qui traverse leur village d’enfance. Les corps dérivent, se croisent, s’éloignent puis reviennent l’un vers l’autre, comme guidés par cette eau devenue mémoire. Dans ce mouvement continu affleurent la tendresse, les absences et les liens invisibles qui unissent les deux sœurs.

Sans jamais chercher à illustrer un récit, La Breva touche par sa simplicité. Les émotions naissent de presque rien, d’un regard, d’une respiration commune, d’une épaule sur laquelle l’autre vient s’appuyer. Une première création qui impressionne par la justesse de son écriture.

Une communauté du vivant

Avec Gounouj in situ, Léo Lérus nous transporte en Guadeloupe. Créée au cœur du site naturel de Gros Morne, la pièce trouve ici une nouvelle résonance dans la cour minérale de la Parenthèse, même si l’on imagine volontiers ce qu’elle gagnerait encore au contact d’un paysage végétal.

« Gounouj », la grenouille en créole, donne son nom à cette réflexion chorégraphique sur l’adaptation des êtres vivants à un environnement bouleversé. Arnaud Bacharach, Robert Cornejo, Johana Malédon et Andréa Moufounda évoluent au gré des espèces dont ils se font l’écho. 

Gounoj in situ de Léo Lérus © TLA

Les corps bondissent, rampent, s’immobilisent, s’observent avant de reformer le groupe. Les épaules roulent, les bassins impulsent le mouvement, les appuis changent constamment. Impossible de distinguer où finit l’humain et où commence l’animal.

Nourrie des rythmes du gwoka, des danses afro-caribéennes et de l’écriture contemporaine de Léo Lérus, la pièce affirme une forte identité. Johana Malédon impressionne particulièrement par la précision de sa présence, capable de faire surgir en quelques instants une créature fragile, attentive au moindre frémissement de son milieu.

La musique, où l’on retrouve notamment sur la bande-son le percusionnsite Arnaud Dolmen, porte cette pulsation collective jusqu’au bout. Plus qu’une évocation naturaliste, Gounouj in situ devient une réflexion sensible sur notre manière d’habiter un monde dont les équilibres vacillent.

Une jeunesse chorégraphique qui affirme sa voix

Ce premier programme de la belle scène saint-denis réunit trois écritures déjà affirmées. L’une explore l’infiniment petit du geste, l’autre la mémoire familiale, la troisième notre appartenance au vivant. Trois œuvres qui témoignent de la vitalité d’une nouvelle génération de chorégraphes.

À l’heure où les artistes doivent défendre jusqu’à la possibilité même de créer, ce rendez-vous rappelle combien accompagner les écritures émergentes constitue un enjeu essentiel. La belle scène saint-denis continue d’en faire la démonstration avec exigence et conviction.


Programme #1 – La belle scène saint-denis
du 8 au 12 juillet 2026
durée 1h30


Os
Concept, chorégraphie et scénographie Youness Aboulakoul
Pour et avec Pep Garrigues
Créateur lumières Jean-François Desboeufs et Jéronimo Roé
Créateur sonore Youness Aboulakoul
Régie générale Jéronimo Roé
Costumes Audrey Gendre


La Breva
Chorégraphie Dafne Bianchi
Interprètes Dafne Bianchi et Anaïs Mauri
Regards extérieurs Sandrine Lescourant et Mehdi Baki
Compositeur musical Wobé
Créatrice lumières Zoé Ritchie
Régisseuse lumières Zoé Ritchie ou Célia Halard


Gounoj in situ
Chorégraphie Léo Lérus en collaboration avec les interprètes
avec Arnaud Bacharach, Robert Cornejo, Johana Malédon et Andréa Moufounda
Assistante chorégraphique Asha Thomas
Concept musical Léo Lérus
Composition musicale et dispositif interactif sonore Denis Guivarc’h, Gilbert Nouno et Arnaud Bacharach
Percussionniste enregistré Arnaud Dolmen
Samples voix Napoléon Magloire
Création lumière, direction technique Chloé Bouju
Costumes Bénédicte Blaison

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