Comment raconter et condenser, cent trente ans d’histoire ?
Alix Fournier-Pittaluga : Dans un premier temps, il y a un travail de recherche assez méthodique. Celui-ci s’est fait à partir d’archives et d’un certain nombre de documents que l’on possédait, car beaucoup de choses ont été écrites sur le Théâtre du Peuple. J’ai fait une immense frise chronologique, avec une ligne qui listait les événements. Avec Paul, nous avons fait un tri dans les choses qui nous intéressaient le plus pour le jeu. Il y avait une autre ligne avec l’évolution du théâtre en France et une dernière avec les événements mondiaux ou extérieurs. Cela nous intéressait de se demander comment les gens vivaient à l’époque. Durant cent trente ans, le mode de vie a évolué au fur et à mesure. Cette question du miroir déformant de la société est au cœur du projet de Maurice Pottecher. Donc il y a quelque chose qui doit être très proche des mœurs des gens.
Paul Francesconi : Pour raconter ces cent trente ans d’histoire, il fallait d’une manière très libre, passer d’un personnage à un autre, sortir de la fiction et y entrer. Ce procédé nous a libérés dans l’écriture pour passer très vite d’un tableau, d’une époque, d’un personnage, d’une famille à l’autre.
Alix Fournier-Pittaluga : Il y avait une multitude à raconter. Il y avait cette contrainte : si on s’éparpillait trop, on n’allait plus pouvoir s’attacher à des personnages. Et pour faire tenir les spectateurs six heures, c’est absolument crucial.
Ce qui est très beau dans votre travail, c’est que vous dépassez la fresque historique, pour en faire une fiction…

Alix Fournier-Pittaluga : Ce qui nous intéressait aussi était cette question de l’utopie. C’est même une des premières questions que l’on s’est posées avec Paul : est-ce qu’aujourd’hui, dans le monde dans lequel on vit, nous pourrions encore faire ça ? C’est quoi une grande aventure théâtrale aujourd’hui ? À quoi rêve-t-on en tant qu’artiste, en tant que jeune ? Ce qui est aussi assez bluffant, c’est que cela tienne sur cent trente ans. Cela tient aussi au fait que le Théâtre du Peuple se transforme. Il n’est pas figé dans le temps. Il y a toujours un moment où ça fonctionne, d’autres où cela ne fonctionne plus, parce que la vie rattrape. C’était tout l’enjeu de l’épisode 5.
Quel a été votre travail de dramaturgie ?
Paul Francesconi : L’Histoire du Théâtre nous a offert la dramaturgie. On en a tiré des personnages qui nous inspiraient, qui nous semblaient aussi fondamentaux dans l’historique du lieu. Puis après, tout s’est fait assez empiriquement. On a beaucoup travaillé à construire un synopsis avant d’écrire.
Alix Fournier-Pittaluga : Le travail dramaturgique consiste à trouver comment une idée ou un concept va s’incarner physiquement. Qu’est-ce que ça veut dire dans les corps, dans les rapports entre les personnages ? Dans ce travail, il y a aussi toute une partie qui consiste à essayer de comprendre le contexte historique, non pas d’une manière muséale, mais dans ce que cela met en jeu comme dynamique dans la vie des gens, dans les affects.
Et puis, rendre la fluidité entre les personnages, d’autant qu’ils ne sont que huit acteur·ices au plateau…

Alix Fournier-Pittaluga : Il y a trois niveaux de jeu qui coexistent. C’est-à-dire les acteur·ices de la troupe contemporaine, les personnages qu’ils incarnent dans l’histoire du Théâtre du Peuple et ces personnages qui jouent eux-mêmes des personnages à l’intérieur des spectacles qui sont joués au Théâtre du Peuple. On est en permanence entre ces trois niveaux. En dramaturgie, il faut être très attentif à la question de l’architecture du spectacle, les ruptures, le rythme. Qu’est-ce qui doit s’étaler, ou au contraire se resserrer ? Créer une pièce, c’est reconstituer un petit monde. Et ce qui crée un monde est la quantité d’interconnexions. Quand on recrée artificiellement un monde sur un plateau, il est très important d’en garder le fil.
Revenons aux personnages de cette troupe contemporaine, qui représentent-ils ?
Paul Francesconi : La troupe se compose d’Antoine et Raphaëlle, qui sont à la fois auteurs et acteurs de la troupe. Le troisième, Axel, est acteur et metteur en scène, un peu comme Pierre Richard-Willm. Le reste de la troupe est composé d’acteur·ices qui construisent les pièces avec ce trio de tête. Au Théâtre du Peuple, les fonctions se mêlaient déjà de cette façon. Maurice Pottecher écrivait ses pièces et jouait dedans, Camille, sa femme, comédienne, mettait en scène et les jouait aussi. Cette troupe du XXIème siècle reproduit ce que construisait cette troupe première. C’est une sorte de mise en abyme.
Pirandello nous a beaucoup inspiréd (Six personnages en quête d’auteur), comme l’auteur et metteur en scène suédois, Rasmus Lindberg (Exploits mortels) et son écriture très libre, faite pour le pouvoir des acteur·ices. Cela nous a donné une idée de forme de texte où les acteur·ices peuvent changer très rapidement de personnages, de masques, d’une scène à l’autre. Mais il y a tout de même des personnages clés, qui restent sur le long terme. Chaque épisode a un peu son personnage dominant, son personnage point de vue.
C’est lui qui est en charge de résumer avant chaque épisode ?
Paul Francesconi : On s’est dit que l’épisode 1 ne pouvait être introduit que par Maurice Pottecher. Après c’est Camille qui arrive, puis Jean (leur fils), Pierre Richard-Willm, puis Tibor Egervari. Cela nous permettait de déployer ces personnages qui portent le point de vue dominant d’un épisode. Et c’est pour ça que dans le sixième, on crée une confusion, car les directions à la tête du théâtre s’enchaînent très vite. Quand on a créé le spectacle en 2025, il y avait la contrainte du plein air, de monter en quelques jours le spectacle. Il fallait qu’il y ait beaucoup de rythme, et des personnages auxquels on pouvait s’accrocher.
Pour la version en salle, vous avez retravaillé le texte ?

Alix Fournier-Pittaluga : Il y a deux, trois répliques qui ont été bougées car elles faisaient trop d’allusions à la météo. Ce qui avait moins de sens à l’intérieur. Mais c’est tout. Jouer en extérieur était une référence au théâtre de tréteau. Il fallait que cela soit une forme à acteurs. Il y a cette chose magique du théâtre, qu’on leur fait dire d’ailleurs à un moment : « Au théâtre, il suffit de dire les choses pour qu’elles adviennent. »
Paul Francesconi : « Dire, c’est faire. Dire, c’est être. » C’est la langue performative, qui donne d’abord le pouvoir aux acteur·ices. Notre texte devait pouvoir se jouer avec le minimum de décor. Avec cette espèce d’extrémité là.
Dans les murs du Théâtre du Peuple, le décor, même s’il existe, n’est pas envahissant…
Paul Francesconi : C’était le but, parce que ce qui est raconté avec l’histoire du Théâtre du Peuple, c’est aussi un peu cette précarité en continu des moyens de production des spectacles.
Alix Fournier-Pittaluga : Si la troupe d’aujourd’hui se replonge dans cette histoire, c’est vraiment pour comprendre comment on peut faire aujourd’hui. Ils l’expriment dans l’épisode 6 :« Comment fait-on quand on n’est pas rentier, quand on n’a pas une famille qui possède une usine prospère ? » De se demander, comment avec des moyens de théâtre artisanaux, faire rêver et résonner une histoire qui est immense.
Hériter des brumes, d’Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi
Théâtre du Peuple – Bussang
Du 16 juillet au 28 août 2026
Durée moyenne de chaque épisode 1h.
Durée estimée : 6h, 2h d’entracte tous les 2 épisodes
Possibilité de voir la saga sur 2 jours (épisodes 1, 2, 3
et 4 de 11h à 18h ; épisodes 5 et 6 de 20h à 22h).
Mise en scène Julie Delille
Avec Raphaëlle de la Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre, et les comédien·nes amateurices de la troupe 2026 du Théâtre du Peuple : Monique Cordella, Inaya Didierjean, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter et Benjamin Pourchet
Dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga
Lumière Elsa Revol
Création musicale Julien Lepreux
Costumes Clémence Delille
Accessoiriste Élise Villatte
Assistanat mise en scène Sandrine Pirès
Stagiaire assistanat mise en scène Aurélie Sarr.



