Dans la pénombre, sous un son écrasant qui recouvre les voix, quelque chose est déjà à l’œuvre dès les premières secondes. Muets, les corps se déplacent, se font face, s’emportent, quand les visages se tendent, hurlent, rient. Dans un espace immaculé façon white cube, quatre personnages semblent discuter, liés par une relation pas vraiment identifiable. Entre eux, un canapé tout droit sorti d’une scène d’expo d’un grand magasin de meubles donne la vague sensation d’un lieu habitable. En réalité, le plateau tient davantage de la projection mentale, un endroit sans géographie ni temporalité dans laquelle quatre âmes se sont retrouvées prisonnières.
C’est ce qui se comprend bien vite lorsque, la musique fondant vers le silence, les voix des deux hommes et deux femmes se font enfin entendre. Dans un dialogue qui emprunte aux codes de l’absurde, à la fois très concret et parfaitement probable, les quatre personnages enchaînent les répliques à un rythme soutenu. Pas de respiration, pas vraiment d’intention, juste une série de phrases comme maintes fois prononcées depuis longtemps et dont il n’y aurait plus besoin de saisir le sens. Et pour cause, bientôt une étrangeté s’invite dans la pièce, une sensation de déjà-vu sur laquelle repose toute la dramaturgie de A lonely place.
Encore et encore
Pour le public, il s’agit de la première répétition. Pour les personnages, impossible de le dire tant ils semblent habitués à cette même boucle, qui les plonge inlassablement dans ces quelques minutes précédant un départ annoncé. Perdus au milieu de nulle part, les voilà en effet prêts à partir, mais quelque chose, toujours, les en empêche. Alors tout finit par reprendre au début – à supposer qu’il y en ait un –, rejouant une situation qui déraille un peu plus à chaque nouvelle occurrence.
Bloqués ici et rêvant d’ailleurs, Marie Blondel, Julien Bonnet, Marianne Fontaine et Côme Thieulin paraissent tout droit sortis de la plume de Tchekhov, dont le texte s’inspire ouvertement. Une pièce que l’auteur russe aurait pu écrire après avoir croisé Samuel Beckett et Raymond Queneau. Après tout, par-delà le désir de s’en aller, persiste surtout la nécessité de rester et de poursuivre. L’éternel recommencement n’a peut-être rien de souhaitable, il agit pourtant comme un refuge. Une forme de certitude qui ne met à l’abri de rien, pas même de l’inconnu.
A lonely place par la Compagnie du Dagor
Théâtre du Train Bleu – Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026
Durée 1h05
Texte – Cie du Dagor, Anton Tchekhov
Avec Marie Blondel, Julien Bonnet, Marianne Fontaine, Côme Thieulin
Lumière et régie générale – Samuel Bourdeix
Création sonore – Adrien Ledoux
Chorégraphie – Génia Chtchelkova
Costumes – Sarah Leterrier



