Il flotte comme un air de fashion week sur la scène de l’Opéra de Nancy. Sapés comme des rois et des divas, les 24 danseurs et danseuses du Ballet de Lorraine s’avancent tels des mannequins sur un catwalk. Démarche chaloupée, pauses théâtrales, vélocité des bras qui moulinent dans tous les sens autour du buste et de la tête, ils investissent la scène avec autorité. Et prennent la lumière avec une présence sauvage.
Un programme à deux voix féminines

Garbo de Josépha Madoki ouvre ce programme à deux voix féminines intitulé Concerto Danzante, commandé par la Philharmonie de Paris à Maud Le Pladec, directrice du CCN-Ballet de Lorraine. Accoler « danzante » au concerto baroque, c’est formuler un projet chorégraphique où le corps dansant n’illustre pas la musique mais rivalise avec elle, donne à voir son rythme et son énergie. L’idée n’est, en soi, pas nouvelle. De Mourad Merzouki à Bintou Dembélé, les chorégraphes se plaisent à faire dialoguer musique baroque et danse urbaine ou contemporaine.
Une grande fête aux faux airs de Met Gala
Josépha Madoki choisit de confronter sa danse de prédilection avec la vivacité baroque. Né dans les clubs queer afro-américains et latino-américains des années 1970, le waacking apporte une dimension théâtrale et expressive qui se frotte bien avec l’exubérance de Vivaldi. Les bras dessinent des spirales rapides, les corps se projettent dans l’espace avec une énergie centrifuge, tandis que les ruptures rythmiques répondent aux éclats du violon.
Célébrant l’âge d’or hollywoodien et les figures de stars mystérieuses – comme Greta Garbo qui donne son nom à la pièce – cette grande fête aux faux airs de Met Gala (les costumes sont signés Arturo Obegero), ou de montée des marches cannoises beaucoup plus déjantée, lasse étonnamment vite. À force de privilégier l’intensité et la démonstration, les séquences finissent par s’uniformiser et les déplacements deviennent répétitifs. Il y a bien quelques fulgurances comme ce solo d’un danseur drapé dans un tapis rouge mais rien qui colle durablement à la rétine. En front row, on s’ennuie de ces minauderies narcissiques.
« Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici »

Maud Le Pladec s’empare, elle, de la musique de Bach avec une approche plus conceptuelle. Ses personnages évoluent dans une atmosphère crépusculaire. Au risque de nous perdre, elle enchaîne les références littéraires, picturales et chorégraphiques, de la Divine Comédie de Dante (« Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici ») à la Table Verte de Kurt Jooss Les tableaux à l’esthétique ultra léchée se succèdent sans fil conducteur évident malgré quelques moments de grâce comme le solo d’un Arlequin juché sur des talons démesurés qui ouvre Ad Vitam Aeternam.
Dans cette pièce aussi, les costumes de Jeanne Friot surprennent par leur inventivité débridée, mais ils transforment les danseurs en belles coquilles vides. Ils évoluent selon des configurations géométriques et des alignements itératifs qui donnent un sentiment de déjà-vu.
Une direction musicale souple et nerveuse

Depuis la fosse de l’Opéra de Nancy, les Arts Florissants déploient pendant près de deux heures une palette sonore d’une remarquable richesse. Le violoniste Théotime Langlois de Swarte impose une direction musicale à la fois souple et nerveuse du meilleur effet. Concerto danzante avait tout pour être une création ambitieuse et stimulante. La rencontre ne pouvait être que fructueuse. Mais la danse s’est laissé phagocyter par la musique ou une surcharge esthétique qui peine à offrir à ces corps en mouvement la visibilité qu’ils auraient méritée.
Concerto Danzante – Programme 3 du CCN-Ballet de Lorraine
Opéra national de Nancy-Lorraine
création : 29-30 avril 2026 – 5 et 6 mai 2026
durée 2h avec un entracte
Tournée
6 et 7 juin 2026 à la Philharmonie de Paris
4 au 6 décembre 2026 à la Seine Musicale – Boulogne-Billancourt
Garbo de Josépha Madoki
Direction musicale, violon Théotime Langlois de Swarte
Chorégraphie Josépha Madoki
Création costumes Arturo Obegero AO
Création lumières Éric Soyer
Assistants chorégraphiques Waabee, Aurélie Cireddu, Valérie Ferrando
Interprétation musicale Les Arts Florissants
Ad Vitam aeternam de Maud Le Pladec
Direction musicale, violon Théotime Langlois de Swarte
Conception et chorégraphie Maud Le Pladec
Création costumes Jeanne Friot
Création lumières Éric Soyer
Assistants chorégraphiques Aurélie Cireddu, Valérie Ferrando, Alexandra Fribault
Interprétation musicale Les Arts Florissants
Avec Jonathan Archambault, Aline Aubert, Alexis Baudinet, Malou Bendrimia, Siaska Chareyre, Charles Dalerci, Inès Depauw, Anéva Dubeaux, Angela Falk, Nathan Gracia, Inès Hadj-Rabah, Matéo Lagière, Laure Lescoffy, Valérie Ly-Cuong, Andoni Martinez, Afonso Massano, Lorenzo Mattioli, Clarisse Mialet, Elsa Raymond, Céline Schoefs, Gabin Schoendorf, Mac Twining, Luc Verbitzky, Loeka Willems.



