Here eyes move © Bohumil Kosthoryz

Hear eyes move : Poétique de l’unité

A la Philharmonie de Paris, la chorégraphe et artiste protéiforme luxembourgeoise Elisabeth Schilling et sa troupe dansent György Ligeti. Une pièce créée en 2021, toujours aussi vive.
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Elisabeth Schilling n’est pas une chorégraphe comme les autres. A savoir – et c’est important de le préciser ici – que l’artiste associée aux théâtres de la ville de Luxembourg travaille au croisement de la danse, du design, des arts visuels et de la musique. Alors un plateau blanc, immaculé comme un nuage de rêve. En référence au mouvement de ceux dont Ligeti s’est inspiré pour composer ses Études pour piano ? Toujours est-il qu’aux échappées multidirectionnelles, hiératiques aux oreilles de la majorité d’entre nous, répond cet aplat comme un appel à la perte. A l’acceptation des poésies du son et des mouvements.

A côté mais tout contre
Here eyes move © Bohumil Kosthoryz

Ou plutôt d’une seule poésie. Car c’est tout le geste de la chorégraphe que de vouloir mêler sa danse à la musique de Ligeti. Présomptueux peut-être, ambitieux à coup sûr. Ce faisant, ce n’est pas une pièce avec le compositeur qu’elle propose, mais en lui. Autrement dit, un quatuor qui danse non pour illustrer, mais en réaction. Une réaction qui ne serait pas une réponse au sens théorique, mais purement corporel. Comme si la musique agissait en petit marteau. Celui utilisé par le médecin à la recherche d’un réflexe patellaire. Ainsi, les genoux se lèvent quand les doigts de Cathy Krier toquent sur l’ivoire de son piano.

Ce faisant, danse et musique se confondent plus qu’en une valse ou un rock. A la manière de la coalescence des bulles, qui se rejoignent parfois pour doubler de volume. Et c’est un tout petit rien, mais l’objectif est pensé ici dans sa globalité. Un tout homogène qui fait se poser le piano sur l’espace des danseurs. Un pas-grand-chose qui fait danser la musique du « désordre » (étude première de Ligeti) sur les pas du quatuor, ou inversement.

Des nuages à l’espace

Poésie du geste. Celui de la pianiste, qui met dans son interprétation – et souvent pour le meilleur – une violente légèreté qui décale. Qui s’oppose même parfois, à la douceur liquide et mathématique de la mythique partition de Pierre-Laurent Aimard. En résulte une proposition moins structurée, plus monolithique certainement, mais au profit de l’envol. D’une éruption qui fait du jeu de Cathy Krier autre chose qu’une interprétation, et du spectateur quelqu’un d’autre que l’auditeur d’une partition terminée. Plus qu’aux études de Ligeti, c’est à la poïétique d’une œuvre qui se situerait juste à côté de son originelle, que nous assistons. Une composition en direct, qui allie ses notes aux mouvements de la danse.

Here eyes move © Bohumil Kosthoryz

Alliance pour le meilleur et pour le pire. Ou le plus anxiogène, tant Ligeti renvoi les oreilles qui l’écoutent à la condition de la tête sur laquelle elles s’accrochent. Joie, terreur, doute, blessure et sursaut d’animal blessé, tout y est. Un panégyrique de la vie, qui chérit autant son bonheur que ses peines, auxquels répondent les solos des danseurs. A retenir, la performance d’Elisabeth Christine Holth. L’interprète incarne à elle seule le projet, mais non par la place qu’elle occupe au plateau. Elle se fond aux côtés de Cree Barnett Williams, Piera Jovic, Gonzalo Alonso et Iván Merino Gaspar. Si elle brille, c’est ainsi par sa capacité à rompre le rythme et les émotions. Gracile par essence, elle ne s’en complait pas. Certainement parce que comme ses compères, elle a participé aux côtés d’Elisabeth Schilling à la construction des mouvements, lui permettant de ne faire qu’un avec ce qu’elle enchaine.

Une rythmique du cauchemar qui tend vers l’élévation. Dans les déplacements et la musique, mais aussi par une image, qui colle aux rétines. Un élément de scénographie présent depuis le début, qui attendait de prendre son sens. Mêlée au nuage, une trainée s’en échappe vers le ciel de la Philharmonie de Paris. Comme des microgouttes qui auraient décidées de se faire la malle. Ou de former ensemble une piste de décollage, qui donne le choix. Propose un point de fuite vers l’après… vers la poésie.


Hear eyes move d’Elisabeth Schilling
Créé le 1er juin 2021 au Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg
Vu à la Philharmonie de Paris
25 et 26 juin 2025

Durée 1h15

Tournée
3 octobre 2026 – Konzerthaus de Kiel, Allemagne

Conception, chorégraphie: Elisabeth Schilling
Piano: Cathy Krier, sur les Études pour piano de György Ligeti
Danse et accompagnement des répétitions: Cree Barnett Williams
Danse: Elisabeth Christine Holth, Piera Jovic, Gonzalo Alonso et Iván Merino Gaspar
Costumes et scénographie: Michèle Tonteling 
Dramaturgie: Moritz Gansen
Création lumières: Fränz Meyers et Nina Schaeffer 
Assistanat à la création: Brian Ca

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