Comment une pièce naît-elle chez vous : à partir d’une image, d’un souvenir, d’une colère, d’une interrogation ?
Chiara Bersani : Une pièce commence toujours par une question qui porte en elle un sentiment d’urgence. Ce n’est jamais une pensée isolée, mais quelque chose qui prend de multiples formes dans la vie quotidienne, dans différents contextes, tout en renvoyant à une même interrogation centrale. À cette question s’ajoute toujours le contexte dans lequel je vis : le moment social et politique, ainsi que ma situation personnelle. Ces éléments interagissent constamment.
Quel a été le déclencheur de Sottobosco ?

Chiara Bersani : Pour cette pièce, cette convergence a été particulièrement intense. L’urgence était très forte, presque teintée de colère. Sottobosco est née d’une question profonde concernant la place des personnes vulnérables dans une société mise à l’épreuve par la pandémie de Covid. Ce fut évidemment un moment difficile pour tout le monde, mais aussi un choc qui, d’une certaine manière, n’aurait pas dû être inimaginable. L’histoire humaine est traversée d’épidémies. En théorie, les sociétés devraient y être préparées. Et pourtant, la pandémie a révélé à quel point nous ne l’étions pas.
Cette question plus large s’est croisée avec le moment historique et ses conséquences sociales et économiques. À cette époque, je ne savais pas si je pourrais un jour retravailler. Je ne savais pas si le monde redeviendrait un lieu sûr pour moi, alors même qu’on ignorait encore quand un vaccin arriverait. J’étais confrontée à la possibilité de devoir renoncer à une vie professionnelle pour laquelle je m’étais battue. Une vie dans un domaine qui n’a jamais été conçu pour un corps comme le mien.
Vous parlez souvent de dimension politique dans votre travail. Qu’entendez-vous par là et comment cela se traduit-il dans vos performances ?
Chiara Bersani : Tout geste artistique a un impact politique. Une œuvre est vue, discutée, mémorisée, maintenue en vie par d’autres. Elle produit des effets, même subtils ou indirects. La vraie question est de savoir si l’artiste choisit d’assumer la responsabilité de cet impact. Ce n’est pas un jugement moral. Il est aussi légitime de décider de ne pas regarder les implications politiques de sa présence dans un théâtre, un musée, un livre ou un film. Ne pas s’engager dans cette dimension reste un choix. Lorsque nous décidons de ne pas considérer la dimension politique de ce que nous faisons, nous renonçons aussi à une part de notre pouvoir d’agir sur la réception de notre travail. Bien sûr, nous ne contrôlons jamais totalement l’interprétation. Mais être conscient des implications politiques de nos actes nous permet au moins de comprendre le cadre dans lequel nous évoluons, et parfois même de le créer.
Votre travail met le corps au centre, avec une attention particulière aux corps “non conformes” ou vulnérables. Que cherchez-vous à transmettre au public à travers cette approche ?

Chiara Bersani : Le corps m’a toujours profondément fascinée. Peut-être aussi parce que je suis une femme vivant avec un handicap depuis la naissance. J’ai toujours habité un corps constamment observé, interprété, cadré par d’autres : parfois à travers un regard médical, parfois à travers un regard social.
Lorsque, par la recherche artistique, j’ai pu me réapproprier mon corps et décider moi-même de la manière de l’utiliser, il est devenu central dans ma pensée et ma pratique. Cependant, mon intérêt ne se limite pas aux corps handicapés. Je m’intéresse à tous les corps. Ce qui m’attire, c’est la fragilité, mais une fragilité recherchée et reconnue dans chaque corps. Je ne suis pas séduite par la puissance, mais par la vulnérabilité. La puissance reproduit des mécanismes déjà largement explorés, tandis que la vulnérabilité met en lumière des systèmes d’interdépendance entre les êtres vivants, des systèmes si riches et complexes qu’ils méritent toute mon attention artistique.
La vulnérabilité appartient aux êtres humains et, plus largement, au vivant. Pourtant, les récits dominants, y compris scientifiques et évolutionnistes, ont souvent simplifié la réalité en opposant corps forts qui réussissent et corps faibles qui échouent. Or l’histoire humaine est pleine de corps fragiles qui ont vécu, survécu et participé à la vie sociale grâce à la coopération et au soutien mutuel.
Dans Sottobosco, vous incluez des participant·es non professionnel·les. Quel rôle jouent-ils dans la construction de la pièce et que vous apportent-ils en retour ?
Chiara Bersani : La pièce est née d’un fort sentiment de colère et de frustration face à l’abandon des personnes handicapées et des communautés vulnérables pendant la pandémie. Dans ce projet, je recherche des personnes ayant un handicap moteur et je les invite à participer à un atelier. C’est une expérience qui comporte une dimension formative et qui peut également mener à une participation à la dernière partie de la performance. Elle est toujours libre et optionnelle. Prendre part à l’atelier ne signifie pas automatiquement faire partie du spectacle. Pour moi, il était essentiel que l’atelier reste aussi ouvert et accessible que possible. Nous vivons déjà dans un contexte où il existe très peu d’opportunités spécifiquement destinées aux personnes handicapées.
Il y a également une dimension éthique et professionnelle. Inviter des interprètes professionnel·les implique d’offrir des contrats adéquats, des conditions de travail et des temporalités conformes aux standards professionnels. En raison de contraintes budgétaires et logistiques, nous ne sommes pas toujours en mesure de garantir ce niveau d’emploi et de continuité.
Votre rapport à votre corps, et au corps en général, a-t-il changé avec le temps ?

Chiara Bersani : Oui, et il continue de changer. Il existe un lien fort entre cette évolution et mon travail artistique. Dans ma vingtaine, mon corps était explosif et aussi terrifié, comme si le temps était compté, comme si j’étais déjà en retard. J’ai aujourd’hui 41 ans, et j’éprouve le sentiment d’avoir tout mon temps. Mon corps s’autorise une grande lenteur. Cela me surprend. Cela renverse beaucoup d’idées que je me faisais autrefois sur le vieillissement et la maturité. Mon corps change. Il n’est pas plus faible qu’avant. À bien des égards, il est même très fort, plus fort encore que lorsque j’avais 30 ans. Mais ses désirs changent. Il est moins affamé, moins agité. Ou peut-être que son agitation est devenue plus profonde. Il aspire à un autre rythme.
En même temps, il m’est difficile de séparer cela de mon travail, car ils sont faits de la même substance. Mon travail est mon corps. Même lorsque je ne suis pas sur scène, la création commence toujours là. Les rythmes, les temporalités, l’intensité viennent de mon corps.
Que peut l’art que l’activisme ne peut pas, et inversement ?
Chiara Bersani : L’activisme soulève des questions, propose des hypothèses, nourrit le débat. Le travail artistique peut prendre tout ce qui a été appris et l’amener dans une pratique vécue, concrète. Il peut transformer la théorie en action quotidienne. Il ne faut pas oublier que l’art est aussi un travail. Lorsque le savoir militant devient partie intégrante d’une pratique créative, il influence également les structures de production, les processus administratifs, les modes de collaboration, la communication institutionnelle. Progressivement, les méthodologies militantes commencent à façonner tout l’écosystème autour d’un projet.
Qu’est-ce qui est le plus difficile dans votre position d’artiste aujourd’hui ?

Chiara Bersani : La survie économique a probablement toujours été l’un des aspects les plus difficiles du métier d’artiste. Mais aujourd’hui, cette difficulté est profondément liée au climat politique général. À travers l’Europe, nous assistons à une forte montée des idéologies d’extrême droite. Et nous savons très bien que lorsque ces forces arrivent au pouvoir, tout ce qui relève du bien commun est progressivement érodé. Les politiques sociales, la protection sociale, l’éducation et la culture sont dévalorisées, ridiculisées, considérées comme superflues.
Dans ce contexte, la crédibilité de nombreuses pratiques artistiques, en particulier celles qui refusent des formats dominants, simplifiés ou dépolitisés, est constamment fragilisée. Pour quelqu’un comme moi, avec plus de vingt ans d’expérience professionnelle, cela signifie que l’expérimentation, la prise de risque et l’exploration de nouveaux formats deviennent de plus en plus difficiles. Les institutions deviennent plus prudentes, plus conservatrices, plus prévisibles.
Nous vivons un moment où le système semble nous pousser à devenir moins audacieux, moins expérimentaux, moins ambitieux, à nous replier pour survivre. Résister à cette pression est risqué et parfois même destructeur pour les carrières individuelles. Des projets sont interrompus, abandonnés, laissés inachevés faute de moyens.
Qu’aimeriez-vous que votre travail rende possible ?
Chiara Bersani : J’aimerais qu’il aide le public à s’habituer à la présence de professionnel·les handicapé·es, sur scène comme en coulisses, qui apportent des récits, des réflexions et des perspectives qui ne tournent pas toujours, et pas nécessairement, autour du handicap. J’aimerais contribuer à déplacer le regard : passer de l’étonnement face à un corps inattendu à une attention portée à l’œuvre elle-même.
Quels territoires artistiques aimeriez-vous explorer à l’avenir ?
Chiara Bersani : Je commence à me tourner vers le contexte muséal et de l’exposition, vers la création d’objets et d’œuvres capables d’exister indépendamment de ma présence physique. Des œuvres qui portent l’empreinte des corps, mais qui ne sont ni activées ni habitées par eux. C’est une transition qui compte profondément pour moi. En parallèle, quelque chose émerge lentement du côté de l’écriture. C’est encore très fragile, mais c’est un territoire que je suis très curieuse d’explorer. L’écriture a toujours accompagné mon travail chorégraphique. J’aimerais désormais voir si, pour une fois, ce dialogue entre le corps et le texte peut prendre la forme d’une œuvre écrite plutôt que d’une performance scénique.
Sottobosco de Chiara Bersani
Les 18 et 19 février 2026 au Carreau du temple dans le cadre du festival Everybody 2026
Spectacle vu le 20 novembre 2024 à Budascoop, Kortrijk dans le cadre du Next festival 2024
Durée 50 mn.
Dates passées
11 au 13 février 2026 au Pavillon ADC dans le cadre du Festival Antigel, Genève
Création / texte : Chiara Bersani
Interprètes : Chiara Bersani, Elena Sgarbossa
Dramaturgie sonore : Lemmo
Régie lumière et décor / direction technique : Valeria Foti
Costumes : Ettore Lombardi
Dramaturgie : Chiara Bersani, Giulia Traversi
Conseil artistique : Marco D’Agostin
Assistante et tournée : Simone Chiacchiararelli
Soins et production atelier : Chiara Boitani
Vidéo et photos : Alice Brazzit