Ceci n’est pas un conte d’amour. Ou bien si, mais de ceux qui foutent la trouille et désenchantent, dans la veine de Scenes from a marriage d’après Ingmar Bergman, adapté et mis en scène par Marküs Ohrn à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Un machin plein d’illusions avortées, avec une morale du genre « profitez les cocus, un jour vous serez tous morts ! » Ou, plus classique, « tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise. »

Et pour cause. Dennis aime sa femme Sandra, qui ne l’aime pas puisque c’est Albert son amoureux, le mari de Margaret qui, pour sa part, est amoureuse de Dennis. Deux couples à l’amour quinqua mais tous octo, qui ensemble forment un puzzle. Celui d’un amour qui en cache plusieurs et qui charrie avec lui la question-poison de la vérité.
Problématique en toc si réduite à son plus simple appareil, celui de la tromperie. Enjeu en or sinon, surtout quand c’est Ivan Viripaev qui l’embrasse et Yordan Goldwaser qui l’adapte. Avec eux, la cruche se brise aussi, mais à la Spaggiari. Sans heurts ni violence, simplement car elle était trop pleine. De larmes de joie et de cris d’amour. De doutes ras la gueule et de remords plein les poches.
La mort en incipit
Car c’est ici que tout démarre, au pied du lit de la mort qui vient. Le gisant à venir envoie ses derniers mots à l’aimé en pleurs et c’est d’amour qu’il parle, bien sûr. Je t’ai aimé. Ou bien jamais. Chacun sa musique sur les mêmes paroles : t’aimer toi c’était aussi en aimer d’autres. Un pied de nez, donc. Une fin en guise d’ouverture. La pourriture des chairs et la mort de l’amour exclusif. Une version théâtre de Amour de Michael Haneke, mélo en moins, humour en plus.
En plus et partout. Le rire bourgeois des formatés du couple, écroulés d’entendre chacun avouer son amour pour l’autre. L’extra-conjugal, s’entend. Celui-là même qui gisait sans geindre jusqu’ici, et qui apprend aujourd’hui qu’on lui mentait depuis cinquante-quatre ans. Un demi-siècle, donc, qu’elle faisait semblant! Une mécanique bien connue, celle du rire bovin des vaudevilles qui bourrent les canons de chair à cocus. Sauf qu’ici non. Au milieu de la mort et des confessions, c’est la vie qui circule.
Des mots et des corps

De la vie vraie. Au-delà des mots du récit, celle que transporte le sang qui court dans le corps des comédien·ne·s. Comme rarement, difficile de choisir ici. Aux mains qui volent de Jeanne Lepers répondent les yeux qui crient de Pierre Devérines. Du jeu par-delà les mots, en dialogue des corps. Ceux de Barthélémy Meridjen et de Julie Moulier aussi, quand lui est au ciel là où elle est à la terre. Des corps graciles qui font du sujet une histoire de tête plutôt que de cul.
Mens sana in scenographia sana, pour reprendre la formule. Car c’est in fine au milieu d’elle que les corps volent et avec elle qu’ils ne font qu’un. Une scénographie de quelques bribes, signée Lucie Gautrain. Du pin clair et des rideaux d’argent. Une ampoule chaude et quelques maisons. Deux petites maquettes en bois au cœur des récits qui éclatent, font péter les existences et rebattent les cartes. Quelques trois fois rien qui n’empêchent pas la cruche de se briser, mais démontrent qu’au-dessus de ses éclats se trouve un toit. Celui d’une maison restée bien droite dans la tempête, faisant de l’amour une réalité et de sa mort une illusion.
Illusions, d’Ivan Viripaev
Du 4 au 21 juin 2026 au Théâtre de la Tempête
Durée 1h30
traduction de Tania Moguilevskaia, Gilles Morel
Mise en scène de Yordan Goldwaser
Avec Pierre Devérines, Jeanne Lepers, Barthélémy Meridjen, Julie Moulier
Collaboration artistique – Yann Richard
Scénographie, costumes, régie générale de Lucie Gautrain
Lumières de Diane Guérin
Son de Tal Agam
Construction des décors – Guillaume Gouarin
Régie – Lucie Cardinal



