Il n’est plus temps de parler de coupes budgétaires. Le mot est devenu trop faible. Ce qui se joue aujourd’hui relève davantage de la démolition méthodique que de l’ajustement comptable.
Ces derniers jours, les signaux se multiplient à une vitesse inquiétante. À Saint-Loubès, la mobilisation des artistes et des habitants a permis d’éviter in extremis une saison blanche. À Vanves, l’annonce brutale de l’annulation de la saison 2026-2027 avait suscité une vive émotion dans le monde du spectacle, mobilisant artistes et syndicats autour d’un projet qui, notamment grâce à son stimulant festival Artdanthé, a accompagné l’émergence de plusieurs générations de créateurs. Pendant près de trente ans, ce laboratoire aura vu éclore des artistes comme Julien Gosselin, Boris Charmatz, Julie Deliquet ou Marion Siéfert, aujourd’hui parmi les figures majeures de la création contemporaine et, pour certains, à la tête d’importantes institutions culturelles. La pression a payé. Ce matin, la municipalité a confirmé le maintien intégral de la saison. Les engagements pris auprès des artistes et des partenaires seront honorés. Un recul bienvenu, même si la menace demeure. Le maire a annoncé une consultation sur la politique culturelle de la ville dont les conclusions pourraient peser lourd sur l’avenir du théâtre dès la saison 2027-2028.
À Calais, en revanche, rien ne bouge. L’avenir du Channel, scène nationale emblématique, reste suspendu à des décisions que les salariés peinent encore à comprendre. Ils continuent de s’interroger sur la nécessité de mesures aussi radicales pour une structure alors qu’ils assurent que la structure ne présente ni dette ni difficulté de trésorerie.
Le plus préoccupant n’est pourtant pas ce qui se voit. Depuis des mois, un plan social à bas bruit traverse l’ensemble du spectacle vivant. Les financements pour les séances scolaires ont disparu avec la suppression du volet collectif du pass Culture, l’éducation artistique et culturelle recule dans les collèges et les lycées, les aides aux compagnies baissent, les lieux intermédiaires se fragilisent. Ces décisions dispersées produisent partout le même effet. Les représentations se raréfient, les heures travaillées diminuent, les cachets s’amenuisent, les droits à l’intermittence ne s’ouvrent plus. Derrière les lignes budgétaires, des artistes, des techniciens, des administrateurs quittent progressivement le métier faute de pouvoir en vivre. Un délitement invisible qui menace désormais l’ensemble de l’écosystème.
La nécessité économique est brandie comme seule explication. Les exemples récents racontent autre chose. À Vanves comme à Calais, les questions soulevées dépassent largement les seuls équilibres financiers. Elles interrogent la place accordée à la création, à l’expérimentation, à la prise de risque artistique. Elles interrogent aussi l’idée même de service public de la culture. Car lorsqu’un théâtre disparaît ou qu’une saison s’efface, ce ne sont pas seulement des spectacles qui s’annulent. Ce sont des espaces de rencontre, de débat, de pensée et d’émancipation qui se raréfient.
Face à cette accélération, le temps du constat semble désormais dépassé. Mardi 9 juin, au Théâtre Public de Montreuil, plus d’une centaine d’équipes artistiques, de techniciens, de journalistes, de spectateurs se réuniront à l’appel du collectif Livrer bataille. Cyril Le Grix, président du SNMS (Syndicat national des metteurs en scène), nous le rappelle en convoquant, dans son édito, Hannah Arendt qui dans la Banalisation du mal, souligne que « L’être humain ne doit jamais cesser de penser. C’est le seul rempart contre la barbarie. Action et parole sont les deux vecteurs de la liberté. S’il cesse de penser, chaque être humain peut agir en barbare. » Le danger le plus insidieux n’est pas la brutalité de ceux qui frappent, mais l’indifférence de ceux qui regardent. Il est plus que temps d’ouvrir les yeux.