Comment ce texte est-il arrivé entre vos mains et qu’est-ce qui vous a donné envie de le porter au plateau ?
Julie Deliquet : Je n’ai jamais de projet planifié. Chaque création contient comme un embryon de la suivante. Après Welfare, j’avais envie de continuer à travailler la matière documentaire, mais avec un vrai support littéraire. J’étais aussi obsédée par l’héritage de la Seconde Guerre mondiale, dont nous allions célébrer le 80e anniversaire, avec l’idée de sortir d’une vision occidentale trop connue.

Au départ, j’étais plutôt tournée vers l’Allemagne. Je suis tombée sur Une femme à Berlin de Marta Hillers, un texte qui évoque la place des femmes lors de l’arrivée des Russes dans la ville. Mais ce journal intime n’offrait pas la dimension collective que je cherchais. En poursuivant mon exploration des œuvres en lien avec l’Europe de l’Est, je suis tombée sur les écrits de Svetlana Alexievitch. Je connaissais La Supplication sur Tchernobyl, mais pas La Guerre n’a pas un visage de femme. Tout est devenu évident en découvrant l’engagement de ce million de combattantes invisibilisées. Par ailleurs, j’ai été frappée par la théâtralité de cette parole qui ne se raconte pas mais se prend et se donne.
Comment adapter un texte composé de centaines de témoignages ?
Julie Deliquet : Il faut du temps. On croit avoir la solution et on se trompe. Le livre fait 400 pages avec plus de 200 témoignages. Avec mes co-adaptatrices, Florence Seyvos et Julie André, nous avons isolé une dizaine de « figures mères », plus développées, que Svetlana Alexievitch « désanonymise » en racontant le contexte de leur rencontre et en esquissant pour chacune un parcours biographique. Mais très vite, nous nous sommes aperçues que les récits les plus puissants venaient des anonymes, souvent censurés à la publication.
Alors, nous avons construit autrement. Chaque actrice a reçu la biographie d’une figure mère, mais ses paroles étaient traversées de fragments issus des témoignages anonymes. Quinze petits éclats, séparés par des points de suspension, qui n’avaient de sens qu’en entrant en collision avec les autres. Ce choc créait le dialogue.
Sur scène, on a l’impression d’un dialogue spontané, presque réel. Comment avez-vous travaillé ?

Julie Deliquet : C’était tout l’enjeu. En répétition, nous avons commencé par nous étudier nous-mêmes, dix femmes autour de la table, en nous donnant des sujets – de la cuisine aux cheveux, en passant par la politique. Une seule règle, toujours répondre par un exemple concret, réagir à celle qui avait parlé avant. Pas d’avis abstrait, mais une expérience vécue. Ce mécanisme empêchait de revenir en arrière. La parole devait s’inventer au fil de l’autre et permettre de construire un dialogue fluide.
Ensuite, nous avons glissé vers le texte de Svetlana Alexievitch, en fondant petit à petit les paroles des actrices et celle des femmes soviétiques. Il ne s’agissait pas de chausser un personnage, mais de glisser vers une parole passée par elles. J’ai fait venir des lycéens dionysiens qui étudiaient cette période. Ils ont préparé des questions comme s’ils allaient rencontrer ces combattantes de la Seconde Guerre mondiale.
Les actrices devaient répondre uniquement en se basant sur le texte de l’auteure biélorusse. À un moment, les jeunes n’ont plus su distinguer le vrai du faux. C’était bouleversant. Nous avons aussi invité des historiennes, des journalistes russes, des artistes ukrainiennes réfugiées. Tout cela a nourri le travail.
Le choix des comédiennes semble avoir été essentiel...
Julie Deliquet : Oui, mais pas dans un rapport de distribution classique. J’ai réuni dix actrices avant même l’adaptation, en cherchant surtout un groupe. Je savais seulement que la plus jeune jouerait la journaliste et la plus âgée une partisane. Je voulais des actrices entre 40 et 50 ans, assez fortes et généreuses pour accepter un projet où la question de l’autre prime sur celle de soi. Un « hyper-groupe » d’actrices, prêtes à une aventure collective. La distribution précise est arrivée très tard. Elles étaient toutes capables de tout jouer.
Quelle est la portée de cette œuvre aujourd’hui ?

Julie Deliquet : Elle est immense. Dans les discours officiels de Vladimir Poutine, le 8 ou le 9 mai 2025, les femmes ne sont pas mentionnées. Le spectacle révèle cette invisibilisation et fait surgir des thèmes qui dépassent la guerre soviétique, comme le sexisme, le viol comme arme de guerre, l’abandon des enfants, la question des règles, des corps. Des réalités encore invisibles dans notre société.
En travaillant, nous nous sommes aperçues qu’il suffit de dix femmes autour d’une table pour que les violences faites aux femmes soient présentes. Nous étions un échantillon sociétal. Et nous découvrions que des sujets quotidiens, comme l’accès aux protections menstruelles, relèvent toujours du tabou ou du silence. Cette œuvre n’est pas une reconstitution historique, mais elle est contemporaine, parce que ces questions traversent encore nos vies.
La Guerre n’a pas un visage de femme d’après Svetlana Alexievitch
créé le 30 mai 2025 au Printemps des Comédiens – Cité européenne du Théâtre – Domaine d’O Montpellier
Tournée
24 septembre au 17 octobre 2025 au Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis
8 et 9 janvier 2026 au Théâtre National de Nice, centre dramatique national Nice Côte d’Azur
14 et 15 janvier 2026 à MC2: Maison de la Culture de Grenoble, scène nationale
21 au 31 janvier 2026 aux Célestins, Théâtre de Lyon
4 et 5 février 2026 à la Comédie de Saint-Étienne, centre dramatique national
10 et 11 février 2026 au Théâtre de Lorient, centre dramatique national
18 au 20 février 2026 à la Comédie de Genève
25 et 26 février 2026 à Malraux, scène nationale Chambéry Savoie, Chambéry
3 au 7 mars 2026 au Théâtre Dijon Bourgogne, centre dramatique national, Dijon
11 et 12 mars 2026 à la Comédie de Caen, centre dramatique national de Normandie
18 et 19 mars 2026 au Grand R, scène nationale, La Roche-sur-Yon
27 mars 2026 à L’Archipel, scène nationale, Perpignan
31 mars au 3 avril 2026 au ThéâtredelaCité, centre dramatique national de Toulouse Occitanie
8 au 10 avril 2026 à la Comédie de Reims, centre dramatique national
14 avril 2026 à La Ferme du Buisson, scène nationale, Noisiel
17 avril 2026 à l’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge
22 et 23 avril 2026 au Nouveau Théâtre de Besançon, centre dramatique national
28 et 29 avril 2026 à La Rose des vents, scène nationale, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq
5 mai 2026 à l’Équinoxe, scène nationale, Châteauroux
Mise en scène de Julie Deliquet
Avec Julie André, Astrid Bayiha, Évelyne Didi, Marina Keltchewsky, Odja Llorca, Marie Payen, Amandine Pudlo, Agnès Ramy, Blanche Ripoche, Hélène Viviès
Traduction de Galia Ackerman & Paul Lequesne
Version scénique de Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos
Collaboration artistique – Pascale Fournier, Annabelle Simon
Scénographie de Julie Deliquet & Zoé Pautet
Lumière de Vyara Stefanova
Costumes de Julie Scobeltzine
Régie générale de Pascal Gallepe
Coiffures et perruques de Jean-Sébastien Merle
Assistanat aux costumes – Annamaria Di Mambro
Réalisation des costumes – Marion Duvinage
Construction du décor – Atelier du Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis
Régie plateau : Bertrand Sombsthay, Régie lumière : Sharron Printz, Régie son : Vincent Langlais
Accessoiriste – Élise Vasseur
Habillage – Nelly Geyres