Ils sont magnifiques, ces messieurs bedonnants affublés de groins roses et de queues en tire-bouchon, comme ces dames qui paradent, bec en avant, plumes au vent et ramage déployé. La métaphore ne s’embarrasse d’aucune subtilité. Les hommes sont des cochons sans discernement d’aucune sorte, les femmes des volatiles, au mieux des dindonnes, rarement des oies blanches, plus souvent des poules de luxe. Ça grogne, ça couine, ça caquette à tout-va dans ce Paris livré à toutes les luxures.
Le trait poussé jusqu’à la caricature métaphorique

Il faut dire que les personnages imaginés par Henri Meilhac et Ludovic Halévy sont déjà savoureusement croqués. Du dandy fat et satisfait de lui-même à son complice tout aussi émoustillé par les charmes d’une demi-mondaine, en passant par les cocottes à la recherche d’un riche protecteur, chacun semble mû par la même obsession. Dans cette ville-monde où se croisent aristocrates, bourgeois et domestiques à la langue bien pendue, tout n’est que quête effrénée de plaisirs, chasse à la nouveauté et désir de tuer l’ennui.
Dans cet univers de faux-semblants où l’on dupe volontiers l’étranger de passage et où l’on s’emploie à déniaiser sa trop sage et plantureuse épouse, Valérie Lesort choisit de ne jamais retenir son geste. Elle accentue les contours, grossit les travers et pousse chaque situation jusqu’à une exagération revendiquée. Le procédé amuse d’abord beaucoup. Il nourrit un burlesque volontiers ravageur et donne au spectacle une belle dimension à la caricature façon Daumier. À force pourtant de souligner chaque effet, chaque trait déjà présent dans le livret original, d’appuyer chaque métaphore animale, la mécanique finit par tourner un peu sur elle-même.
Une distribution éblouissante
Heureusement, le talent de la troupe balaie bien des réserves. Elsa Lepoivre en cocotte toute de plumes vêtue, dévoile un joli timbre. Marie Oppert se révèle irrésistiblement drôle dans son ramage noir. Sa voix opératique est un bel enchantement. Véronique Vella n’est pas en reste et, comme souvent, elle est épatante.
Face à elles, les hommes tout engoncés dans leurs costumes sont au diapason. Benjamin Lavernhe campe un séducteur de pacotille délicieusement imbu et ébaubi de lui-même, dandy aux petits pieds et à l’assurance démesurée. Baptiste Chabauty lui donne une réplique pleine d’allant. Christian Hecq jubile en dindon de la farce. Quant à Yoann Gasiorowski, il compose une baronne suédoise à la belle stature, timide à souhait, et savoureusement coquette.
Un divertissement de qualité qui cherche encore son piment

Le ton est donné. Il n’est clairement pas léger, mais particulièrement soigné. Il confère à cet opéra-bouffe une dimension volontiers grand-guignolesque et franchement truculente. Pourtant, malgré l’engagement des interprètes, une mise en scène au cordeau et les élégants décors d’Éric Ruf, quelque chose peine à véritablement s’enflammer. La partition divertit, prête souvent à sourire, émerveille parfois, mais ne trouve pas toujours la pointe acide d’insolence ou de folie qui ferait décoller l’ensemble. Seul le final, transformé en bacchanale débridée où tout cochon aime à se vautrer, tranche avec le trop beau tableau et mène à terme la métaphore. Un beau divertissement, assurément, auquel il manque ce petit je-ne-sais-quoi pour s’encanailler vraiment.
La Vie Parisienne, Opéra bouffe en quatre actes de Jacques Offenbach
Théâtre du Châtelet avec la troupe de La Comédie-Française
du 12 juin au 11 juillet 2026
durée 2h40 avec entracte
Livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy
Direction musicale d’Alexandre Cravero
Mise en scène de Valérie Lesort
Avec Véronique Vella, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Christian Hecq, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Benjamin Lavernhe, Yoann Gasiorowski, Marie Oppert, Sefa Yeboah, Baptiste Chabauty & Mélissa Polonie
Décors d’Éric Ruf
Costumes de Vanessa Sannino
Chorégraphie de Rémi Boissy
Lumières de Pascal Laajili
Création des prothèses, volumes et marionnettes de Carole Allemand
Collaboration à la création des prothèses, volumes et marionnettes – Valérie Lesort
Concepteur effets son – Dominique Bataille
Sound design – Stéphane Oskeritzian
Mouvement animal – Cyril Casmèze, Cie Singe Debout
Orchestre de chambre de Paris du 12 au 24 juin 2026 puis Les Frivolités Parisiennes du 27 juin au 11 juillet 2026
Ensemble La Marquise avec en cheffe de chœur Lucie Rueda



