Le plateau s’est mué en salle d’archives. Des étagères pleines à craquer de livres, de boîtes poussiéreuses et de piles de vieux journaux en dessinent les allées. À travers elles, sous la lumière blanche des néons, quelques espaces laissés vides ouvrent le regard au gré des perspectives. Plus loin, des dizaines de costumes, tables et accessoires se devinent, attendant leur tour d’entrer en jeu. Pour l’heure, les quinze interprètes disséminés dans le public n’ont pas encore foulé les planches pour activer la pièce. Tous regardent, avec les spectateurs, cet espace qui se constitue à la rencontre de la recherche historique et du théâtre.

Avec son titre emprunté à une formule d’Antonio Gramsci, Monde grand s’apprête à remonter le fil du temps, sur les traces de ce militant et penseur italien du marxisme. À partir de son parcours, c’est tout le XXe siècle qui se reconstitue à la lueur communiste, des prémices de la Première Guerre mondiale aux origines mussoliniennes du fascisme. Se basant sur L’Œuvre-vie d’Antonio Gramsci de Jean-Claude Zancarini et Romain Descendre, Nathalie Garraud et Olivier Saccomano développent une pièce dense qui s’articule entre faits documentaires et fabrication théâtrale. Une équation qu’auteur et metteuse en scène prennent avant tout le soin de poser.
Un glissement continu
Le binôme, parrain de la 85e promotion de l’ENSATT avec qui il a partagé les trois années qui s’achèvent sur ce projet, ne s’impose pas comme détenteur d’une quelconque vérité. À l’image du processus de travail qui est le sien, la pièce pose d’abord ses propres bases, à partir desquelles elle va progressivement se construire. Aux éléments pédagogiques qui accompagnent les premiers tableaux, se substitue alors peu à peu une théâtralité toujours plus affirmée. Des couches successives qui opèrent un glissement continu, tant dans la dramaturgie que dans la conception formelle.
Toutefois, il s’agit pour cela d’établir un point de départ. Posant ouvertement cette question qui anime tout travail documentaire, Nathalie Garraud et Olivier Saccomano établissent d’entrée un rapport de transparence avec les spectateurs. Dans leurs tenues civiles sous une lumière froide et anti-spectaculaire, les interprètes signent ce contrat avec le public : parmi toutes les pistes possibles, il a fallu en choisir une et s’y tenir. C’est ce chemin de recherche qu’ils convoquent en premier lieu, revenant sur l’origine des réflexions qui ont mené à la création de Monde grand.
Rythme infernal

Dès lors, l’écriture d’Olivier Saccomano se développe en allers-retours entre différents niveaux de reconstitution. Dates et faits à l’appui, il navigue sur plus d’un siècle d’histoire, partant de 2026 pour remonter jusqu’aux premières années d’étude de Gramsci. Le parallèle s’établit ainsi entre le penseur italien et les élèves de l’ENSATT. Dans cette relation fil rouge, et dans les distances que le texte suggère au regard de chaque tableau, s’esquissent les premières lignes de la dramaturgie dont s’empare pleinement la mise en scène.
Et pour cause, malgré un didactisme dont il peut difficilement se défaire en première partie afin de poser son cadre dans toute sa complexité, Monde grand refuse de céder à l’instruction. La dérision et la construction méta-théâtrale permettent précisément de s’en tenir suffisamment éloigné et d’y revenir ponctuellement, par choix. Pour ce faire, Nathalie Garraud met à profit toutes les ressources d’un théâtre qui se fabrique à vue, sans pour autant en faire la démonstration. Au service d’une mécanique presque invisible, lumières, sons, accessoires, postiches, perruques et machinerie métamorphosent graduellement le visage de la pièce.
Le mouvement semble infini, son rythme infernal. Dans l’immense largeur du plateau, la metteuse en scène scinde les espaces pour mettre en écho les lieux, les temps et les pensées. Aux scènes de restitution répond alors la farce, particulièrement juste dans l’interprétation généreuse qui rompt catégoriquement avec celle, plus retenue, qui se déploie depuis le début de la représentation. Mais derrière ce registre grisant, une transition est déjà à l’œuvre et s’apprête à se révéler tout à fait à l’entame de la deuxième partie.
L’avènement

Dans une salle gagnée par l’obscurité, les ombres du fascisme plongent Monde grand dans une toute autre dynamique. Les costumes, la lumière, le son et le jeu ne sont plus vecteurs d’un récit distant, ils sont partie prenante de la construction des images. Chez Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, il ne s’agit jamais d’y croire véritablement, tout juste assez pour se tenir sur ses gardes. Après le foisonnement du premier acte, les mots pesés des grands discours alourdissent néanmoins l’atmosphère et ralentissent le temps.
Il y a quelque chose de déroutant à constater soudain, par l’expérience, l’avènement de ce qu’on a pourtant nettement vu venir. Les quelques clins d’œil à leur précédente création Monde nouveau, négligemment laissés çà et là, finissent par ailleurs de prophétiser un avenir sombre pour cette Europe du XXe siècle. La lueur de la 85e promotion de l’ENSATT, elle, rayonne. Dans sa pluralité de registres et de rapports, Monde grand constitue un exercice de haute intensité qui révèle aussi bien des individualités épatantes que l’enjeu primordial du collectif. Les idéaux portés par Gramsci ne sont finalement jamais bien loin.
Envoyé spécial à Lyon
Monde grand d’après L’Œuvre-vie d’Antonio Gramsci de Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini
ENSATT – Lyon
Du 2 au 11 juin 2026
Durée 3h avec entracte
Atelier de création dirigé par Nathalie Garraud et Olivier Saccomano
Avec la Troupe Associée du Théâtre des 13 vents : Florian Onnéin, Conchita Paz, Lorie-Joy Ramanaïdou, Charly Totterwitz
Avec l’équipe de création issue de la 85e promotion de l’ENSATT :
Jeu : Baratunde Ba Muhoya Ali, Tara Berthier, Myette Gravier, Cassiopée Lamain, Zoé Millet, Noam Mouhib, Adrie Pineaud, Basile Pouthé, Mathilde Riu, Nathan Saraga-Morais, Léonor Vanryssel
Scénographie : Elise Dollé et Laure Utrilla
Costumes : Valentine Durand et Mahë Foubert
Lumières : Carla Gorieu Durocher et Emma Vernay
Son : Léonore Fourré
Assistanat mise en scène : Eliott Bernard de Courville
Direction technique : Jade Gamito
Régie générale : Carla Gorieu Durocher