Sur le plateau, un piano que l’on dirait désossé côtoie une timbale et une grosse caisse, comme les restes d’un précédent spectacle. Au milieu de ces vestiges apparaît une femme. Elle semble enceinte. Elle tente de jouer quelques notes, mais son corps résiste, se dérobe, se disloque presque. On croit d’abord assister aux douleurs de l’enfantement. Pourtant, ce n’est pas d’un enfant qu’il s’agit. La naissance qui se prépare est plus secrète. Cette femme est une poétesse et c’est à l’acte même de créer que le spectacle donne corps.

Très vite, Jeanne Candel s’empare de toutes les ressources du théâtre pour brouiller les frontières de la représentation. Le plateau devient le paysage intérieur de cette femme, au plus près de ses pensées, de ses souvenirs, des fantômes, des mythes et des images qui nourrissent son imaginaire. Celles-ci circulent librement, s’insinuant dans le camp de concentration de Dora, dans un tableau de Van Eyck recomposé de mémoire ou auprès d’étranges personnages entre rêve et réalité. Une amie disparue vient bavarder tout en mangeant une boîte de sardines. Une aveugle, double d’Œdipe, convoque l’une des grandes figures fondatrices de la tragédie. Le troubadour fait entendre le vieux françois comme si la musique des mots précédait encore leur sens. Et, comme un motif obsessionnel, revient l’histoire de ces vingt-trois nonnes qui, quelque part en Grèce, se sont donné la mort.
Vingt-trois heures pour trouver une issue
Très vite, la poétesse se compare à la chèvre du titre. Elle raconte que l’animal passe presque toute une journée – 23 heures – à chercher une issue avant de trouver enfin le passage qui lui permet de franchir la clôture. Cette obstination devient le véritable moteur du spectacle. Rien n’y avance en ligne droite. Les images reviennent, bifurquent, se répondent, disparaissent avant de ressurgir autrement. Peu à peu, un chemin finit pourtant par apparaître. Celui de la création elle-même.
À partir des souvenirs qui traversent cette poétesse, peut-être Jeanne Candel elle-même, la metteuse en scène fait surgir une succession de tableaux où l’absurde finit toujours par toucher juste. Les images souvent surréalistes semblent naître les unes des autres, guidées par une logique sensible plutôt que narrative, comme si la pensée se fabriquait sous nos yeux.
Deux perceuses pulvérisent des citrons, rappelant les yeux crevés d’Œdipe. Le cœur – un steak – qu’un amoureux transi s’arrache du poitrail grille sur un fer à repasser. Une pythie borgne et hagarde renverse du lait avant d’y chercher ses prophéties. Plus loin, un homme et une femme, rappelant Les Amants de Magritte, aveuglés par les grosses caisses qu’ils portent sur la tête, se heurtent chaque fois qu’ils tentent de danser ensemble. Une vision d’une simplicité désarmante qui raconte, mieux que bien des discours, les aveuglements, les maladresses et les rendez-vous manqués de l’amour.
L’art du beau bordel

C’est là que réside la grande réussite de CAPRA. Rien n’est véritablement à sa place et pourtant tout finit par trouver la sienne. Les récits se télescopent, les objets changent sans cesse de fonction, les idées débordent avant même d’avoir trouvé leur forme définitive. Ce joyeux bordel ne relève jamais de la gratuité. Jeanne Candel donne à voir la pensée en train de se fabriquer, avec ses détours, ses associations improbables, ses intuitions fulgurantes et ses impasses. La création apparaît alors moins comme un geste maîtrisé que comme un mouvement permanent où les images précèdent les idées.
Chaque scène déjoue les attentes. Une étrange histoire de lettres déposées dans un cercueil, dont on peine d’abord à comprendre où elle mène, débouche finalement sur une phrase d’une bouleversante simplicité. Les morts continuent d’agir sur les vivants. En quelques mots, tout le spectacle semble soudain trouver son centre de gravité.
Une troupe en état d’hallucination
Une telle traversée ne pourrait tenir sans une troupe entièrement engagée dans cette folie savamment orchestrée. Chacun semble évoluer dans le même rêve éveillé, passant d’un personnage à l’autre avec une liberté jubilatoire, sans jamais perdre le fil invisible qui relie toutes ces apparitions.
Directeur musical inspiré, Thibault Perriard accompagne chaque métamorphose avant de s’élancer dans un impressionnant solo ascensionnel à la batterie. Bien plus qu’une démonstration virtuose, cette montée en puissance donne à entendre la musicalité des lettres et des mots. Le rythme semble précéder le langage, comme si toute œuvre naissait d’abord d’une pulsation avant de devenir écriture.
Vladislav Galard cultive avec bonheur l’art du décalage, irrésistible en mère supérieure terrorisée par un simple micro. Pauline Huruguen prête à la poétesse une élégance mondaine sans jamais masquer la tempête intérieure qui l’agite. Léo-Antonin Lutinier passe avec une aisance désarmante du troubadour parlant et chantant le vieux françois à un Christ en croix aussi inattendu que bouleversant.
Toute l’équipe – Sarah Le Picard, Laure Mathis & Matthieu Naulleau – semble jouer avec la même disponibilité et la même confiance dans l’inattendu. Jeanne Candel, pythie borne azimuthée, dirige cet irrésistible chaos avec une précision d’orfèvre. Rien ne paraît jamais verrouillé, alors que chaque rupture, chaque silence et chaque surgissement trouvent exactement leur place.
Vive l’imaginaire

« C’est une toute petite chose, l’imagination », entend-on au détour d’une scène. Toute petite, peut-être. Mais assez vaste pour contenir les morts et les vivants, les mythes antiques, les histoires d’amour, les souvenirs d’enfance, les catastrophes et les éclats de rire. CAPRA épouse ce mouvement imprévisible avec une générosité rare.
Le spectacle s’autorise quelques détours. Certaines séquences s’étirent davantage qu’elles ne le devraient et l’attention vacille parfois. Il est pourtant, difficile d’y voir un véritable défaut. Ce débordement constitue précisément la matière du spectacle. La création avance par tâtonnements, par bifurcations, par accumulations successives. Elle préfère le foisonnement aux démonstrations trop bien ordonnées.
Et lorsque l’on croit s’être égaré, une image, un accord de musique ou une simple phrase vient soudain tout éclairer. CAPRA ne cherche jamais à expliquer la création. Le spectacle en épouse le mouvement. C’est sans doute ce qui le rend aussi déroutant que profondément vivant.
CAPRA (Une Chèvre) de Jeanne Candel – La Vie brève
présentée en avant-Premières les 16 et 17 juin 2026 au Théâtre Garonne, Scène européenne – Toulouse
Gymnase Mistral – Festival d’Avignon
du 19 au 25 juillet 2026
durée 2h environ
Tournée
4 et 5 novembre 2026 à Bonlieu Scène nationale, Annecy
2 décembre au 13 décembre 2026 au TGP – théâtre Gérard Philipe – centre dramatique national – Saint-Denis
16 au 18 décembre 2026 au mixt – terrain d’arts en Loire atlantique, Nantes
20 janvier au 7 février 2027 à BRUIT – Festival théâtre et musique, la vie brève – Théâtre de l’Aquarium
10 et 11 février 2027 à Malraux scène nationale Chambéry Savoie
2 au 4 mars 2027 à La Comédie de Saint-Étienne, CDN
9 au 12 mars 2027 au tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine
21 et 22 avril 2027 à la Scène nationale Albi-Tarn
27 au 29 avril 2027au Théâtre des 13 vents – centre dramatique national, Montpellier
Une création de et avec Jeanne Candel, Vladislav Galard, Pauline Huruguen, Sarah Le Picard, Léo-Antonin Lutinier, Laure Mathis, Matthieu Naulleau et Thibault Perriard
Mise en scène de Jeanne Candel assistée d’Éléonore Barrault
Direction musicale de Thibault Perriard
Collaboration artistique – Marion Bois
Scénographie de Lisa Navarro
Création costumes de Pauline Kieffer assistée de Constant Chiassai-Polin
Lumières de François Fauvel assisté de Marie-Lou Poulain
Régie générale – Sarah Jacquemot-Fiumani
Peinture décor – Suzanne Arhex et Marie Maresca
Toile peinte de Nathalie Deveau, Youssef Madloum et Claude Stéphane



