What we can do together-Lisi Estaras-MonkeyMind Company © Pierre Gondard
© Pierre Gondard

Le Festival de Marseille « dévalide les arts » et célèbre le crip time

Présentée en première française, What We Can Do Together de Lisi Estaras dépasse la seule question de la danse inclusive. En réunissant des artistes aux parcours et aux corps différents, la chorégraphe argentine fait de la diversité le moteur même de son travail. Une démarche artistique qu’elle a partagée dans le cadre d’une journée de réflexion et de pratique autour de la question de la création et du handicap.
17 juillet 2026
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Pieds nus, en sabots ou en chaussures vernies, les interprètes pénètrent l’un après l’autre sur le plateau en martelant le sol en cadence. Une procession bigarrée, une marche allègre qui prend d’emblée des allures de manifeste alors que déboulent une personne en fauteuil roulant, une autre avec des béquilles et une troisième porteuse de trisomie 21. À jardin, un panneau lumineux fait défiler les messages. « Welcome » s’affiche en lettres roses. Bienvenue dans l’univers composite de What We Can Do Together.

Au-delà d’un spectacle de danse inclusive
What we can do together-Lisi Estaras-MonkeyMind Company © Pierre Gondard
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À première vue, on pourrait envisager cette pièce comme un spectacle de danse inclusive. Mais ce serait passer à côté de son ambition. Car la création de Lisi Estaras ne cherche pas à démontrer que des danseurs handicapés peuvent évoluer avec des danseurs valides. Au fur et à mesure que le propos se déroule, il apparaît clairement qu’elle va bien au-delà en s’appuyant sur une démarche plus radicale : et si la diversité des corps permettait d’inventer une autre façon de créer ?

C’est ce qui a conduit le Festival de Marseille à présenter pour la première fois en France cette pièce de 2024, dans le cadre de sa 3e journée de réflexion sur la manière dont le handicap transforme les pratiques artistiques, intitulée Dévalider les arts. La pièce ne se contente pas d’élargir la représentation des artistes sur scène. What We Can Do Together remet en question les normes qui façonnent encore largement le spectacle vivant : celles de la virtuosité, de la performance ou de la synchronisation parfaite.

Fondée par Lisi Estaras, ancienne interprète des Ballets C de la B d’Alain Platel, la MonkeyMind Company développe depuis plusieurs années une recherche autour de la pluralité des corps. Pour cette création, la chorégraphe s’est associée à l’Unmute Dance Company, une compagnie sud-africaine pionnière dans le développement de la danse inclusive sur le continent africain.

Un collectif atypique
What we can do together-Lisi Estaras-MonkeyMind Company © Pierre Gondard
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Sur scène, les interprètes viennent d’horizons très différents. Parmi eux, le danseur et chorégraphe sud-africain Musa Motha, amputé d’une jambe à l’adolescence, qui a marqué de sa présence virevoltante la Cérémonie d’ouverture des Jeux Paralympiques de Paris 2024. À ses côtés, l’incroyable Mozambicaine Mariana Tembe que l’on a pu découvrir dans les deux dernières pièces de Marlene Monteiro Freitas et d’autres artistes composent un collectif atypique où chaque singularité nourrit l’écriture chorégraphique.

Les différences de mobilité, d’équilibre, de vitesse ou d’amplitude deviennent des éléments de composition. Les partenaires s’observent, s’adaptent, se répondent. La relation prend parfois plus d’importance que le mouvement lui-même.

Cette approche fait écho aux réflexions portées par le mouvement antivalidiste qui invite à considérer le handicap non comme une limite à compenser mais comme un point de départ susceptible de transformer les cadres établis. Dans What We Can Do Together, ce courant de pensée trouve une traduction concrète au plateau : le collectif se construit à partir de ce que chacun peut apporter, plutôt que de ce qui lui manque. En choisissant cette pièce, le Festival de Marseille affirme ainsi que l’altérité peut devenir un véritable levier esthétique.

Laisser se dessiner un vocabulaire commun
What we can do together-Lisi Estaras-MonkeyMind Company © Pierre Gondard
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Le lendemain de la représentation, l’atelier ouvert aux amateurs en apporte aussi la démonstration. On y retrouve certains interprètes de What We Can Do Together qui dialoguent avec des pratiquants valides ou en situation de handicap. Chacun est là avec son histoire, sa manière de se mouvoir, ses possibilités physiques, son rythme et son imaginaire. Comme dans son travail, Lisi Estaras n’entend pas inculquer à ces corps différents un langage chorégraphique préexistant, mais laisser se dessiner un vocabulaire commun. Le résultat saisit par son authenticité et sa générosité.

L’approche de la chorégraphe rejoint également la notion de crip time, le temps des corps porteurs d’un handicap, comme on le découvre à l’occasion de la conversation entre les membres de la MonkeyMind Company et Mathilde François, vice-présidente de l’association Les Dévalideuses, organisée à la suite de l’atelier de danse. Lisi Estaras confirme que le travail qui a conduit à What We Can Do Together s’est construit dans l’écoute plutôt que dans la maîtrise, dans l’attention portée à l’autre, l’adaptation mutuelle et l’acceptation de temporalités plurielles. Au rythme du crip time, les répétitions peuvent être organisées autrement ; les temps de repos deviennent partie intégrante du processus ; la chorégraphie s’écrit à partir des tempos propres à chaque interprète. Répéter, produire, tourner en ne prenant pas les normes de performance comme point de référence. Une manière alternative de penser les conditions de création. Un passionnant champ des possibles.

Envoyée spéciale à Marseille

What We Can Do Together de Lisi Estaras
Friche La Belle de Mai – Festival de Marseille
30 juin et 1er juillet 2026
Durée 1h10

Concept et chorégraphie – Lisi Estaras
Avec Hannah Bekemans, Mariana Tembe, Sophie Warnant, Melanie Lomoff, Elie Tass, Adonis Nébié, Zoë Chungong et Musa Motha
Création originale avec Joseph Tebandeke, Julia Luna Dierens, Nadene McKenzie et Andile Vellem
Assistante d’Hannah Bekemans – Marjan Colombie
Dramaturgie – Sara Vanderieck
Composition – Gabriel Chwojnik
Lumières et scénographie – Helmut Van den Meersschaut
Son – Pepijn Mesure
Costumes et scénographie – Louis Verlinde

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