Comment est né Le Bois dormant ?
Simon Gauchet : Depuis une dizaine d’années, parallèlement à nos créations pour les théâtres et les musées, l’École Parallèle Imaginaire développe ce que nous appelons des « créations contextuelles », des projets de territoire qui s’inventent au long cours avec les habitants. Ce sont des aventures qui se déploient sur deux ou trois ans : un an pour arriver, un an pour faire, un an pour partir. Le Bois Dormant est né d’une invitation de la Saison culturelle de l’Ernée, une communauté de communes au nord de Laval.

Avec l’auteur Guillaume Lambert et la paysagiste Léa Muller, avec qui je travaille depuis longtemps sur ce type de projets, comme Paradise Fest avec Le Grand T ou Le Radeau Utopique sur le canal d’Ille-et-Rance et la Rance, nous sommes arrivés sur ce territoire sans savoir ce que nous allions y trouver ni ce que nous allions raconter. Au fil des projets, nous avons mis au point une méthodologie pour faire émerger les enjeux d’un territoire : une étude cartographique menée par Léa, qui s’intéresse à la géologie, à l’hydrologie ou encore à la topographie ; une exploration du légendaire conduite par Guillaume à travers les contes, les archives ou les faits divers ; puis des arpentages où nous marchons cinq jours, à deux reprises, en rencontrant chaque jour un habitant ou une habitante qui nous guide.
Qu’est-ce qui vous a mené vers cette forêt en particulier ?
Simon Gauchet : Lors de ces marches, nous tournions sans cesse autour d’un grand massif que nous n’arrivions jamais à pénétrer, la forêt de Mayenne. Comme 80% des forêts françaises, elle est privée, mais surtout totalement interdite d’accès. Les propriétaires ont coupé les routes qui la traversaient. Pourtant, cette forêt a nourri, soigné et chauffé les habitants du territoire pendant des siècles. Depuis plus de dix ans, elle leur est fermée. Nous avons commencé à en collecter les histoires, parfois en y entrant par les ruisseaux publics.
Depuis sept cents ans, elles racontent toutes la même chose, l’affrontement des habitants avec le seigneur de la forêt. Nous y avons découvert des lieux de guérison, avec des statuettes et des pierres censées soigner les maladies de peau, les coliques des nouveau-nés ou les fièvres, dans un territoire qui est aussi un désert médical depuis longtemps. Nous avons également réalisé que nous marchions sur le terrain d’étude de Jeanne Favret-Saada, l’anthropologue qui a documenté la sorcellerie dans le bocage mayennais avant de raconter comment elle avait été elle-même ensorcelée par son sujet. Peu à peu, l’évidence s’est imposée, il fallait raconter l’histoire de cette forêt.
Comment cette matière collectée est-elle devenue un récit ?

Simon Gauchet : Nous avons commencé par organiser des veillées chez l’habitant, à la fois pour partager ce que nous avions découvert, continuer à recueillir des récits et faire goûter cette forêt. Nous partions en « braconnage » cueillir des châtaignes ou d’autres plantes que nous transformions ensuite pour les repas partagés. Trois veillées ont ainsi été imaginées comme des ensembles de performances autour d’un repas collectif. La première a été consacrée aux rituels de guérison, la deuxième à un dolmen détruit lors d’une coupe rase et aux pierres mégalithiques, la troisième à la chasse, qui constitue aujourd’hui la raison d’être de cette immense réserve cynégétique.
Ces rendez-vous ont aussi fait grandir une communauté, celle du Bois Dormant, passée d’une vingtaine de personnes à une centaine. Pour cette dernière étape, il fallait rassembler toute cette matière dans une fiction. Nous avons fait appel à la comédienne Cléa Laizé et au duo de musiciennes La Cour (Claire Grupallo et Faustine Seilman) afin de relier toute cette matière légendaire à une histoire contemporaine, celle d’une jeune femme qui revient dans la maison de sa grand-mère et découvre peu à peu l’histoire de la forêt.
Comment ces veillées ont-elles pris racine auprès d’habitants qui n’allaient pas au théâtre ?
Simon Gauchet : C’était un enjeu dès le départ. La Saison culturelle de l’Ernée nous avait prévenus de la difficulté parfois de faire sortir les gens de chez eux. Nous avons donc imaginé ces veillées chez l’habitant pour créer un réseau informel, de spectateur à spectateur. Elles se sont presque toujours organisées chez des personnes rencontrées au hasard de nos marches. Yvette, une ancienne agricultrice, avait sur la façade de sa maison des statuettes guérisseuses semblables à celles qu’abrite de la forêt.

Intrigués, nous avons engagé la conversation, avant qu’elle nous ouvre sa maison pour la première veillée avec toutes ses amies. Thibault, qui accueille aujourd’hui cette dernière étape, a grandi en lisière de forêt chez ses grands-parents et y jouait enfant. Ces rencontres ont permis de tisser des liens avec des personnes qui ne fréquentent pas forcément les théâtres, et de sortir de notre entre-soi.
En tant que metteur en scène, comment vous emparez-vous de ce paysage pour construire la mise en scène ?
Simon Gauchet : Ce qui m’intéresse, c’est de dépasser l’idée du paysage comme simple décor pour aller vers ce que le paysagiste américain John Brinckerhoff Jackson appelle « le paysage vernaculaire ». Il dit que le paysage est l’incarnation d’une communauté, de toutes les personnes qui ont vécu dans un lieu. La privatisation de cette forêt relève, elle, de ce qu’il nomme « le paysage politique ». Tout l’enjeu consiste à faire dialoguer ces deux dimensions en travaillant avec l’écosystème de la forêt, mais aussi avec toutes les personnes qui la fréquentent, notamment les chasseurs, dont nous avons suivi les parties de chasse pour comprendre leur rapport au lieu. Il s’agit de transformer cet écosystème par notre regard et par la fiction que nous écrivons.
Cette manière de travailler avec les habitants résonne-t-elle avec les mutations que traverse aujourd’hui le spectacle vivant ?
Simon Gauchet : Cela fait longtemps que les compagnies expérimentent d’autres façons de créer. Depuis plusieurs années, les financements dédiés à la production et à la diffusion diminuent, tandis que davantage de collectivités soutiennent ces projets de territoire qui s’inventent avec les habitants. Je crois qu’il y a là un véritable enjeu de politique culturelle. Bien sûr, il faut se battre contre les coupes budgétaires, parce que moins il y a d’argent pour la culture, moins il y a de capacité à produire des œuvres.

Mais cette crise peut aussi être l’occasion de réfléchir à ce que nous voulons préserver et à ce que nous voulons transformer. Les compagnies vivent cette fragilisation depuis longtemps. Aujourd’hui, les lieux sont à leur tour touchés. Pour la première fois, tout le monde se retrouve dans le même bateau. C’est peut-être le moment de rééquilibrer les forces entre les grandes productions, la diffusion et la permanence artistique sur les territoires, plutôt que de chercher à préserver à tout prix un système dont beaucoup disent depuis longtemps qu’il est à bout de souffle.
Comment se déroulera cette dernière veillée, les 19 et 20 juillet ?
Simon Gauchet : Elle prendra la forme d’un théâtre paysage chez Thibault, en lisière de forêt, en trois temps. Le premier est porté par Léa, la paysagiste, qui raconte son étude cartographique de la forêt. Le deuxième déploie, dans un champ, la fiction que nous avons écrite autour de notre propre ensorcellement par cette forêt que nous ne pouvions pénétrer et qui, malgré tout, nous a habités. Le troisième consiste à transmettre ce sort aux spectateurs et aux spectatrices, à faire marcher la forêt par leurs pieds pour qu’ils en deviennent eux-mêmes des fragments et la fassent voyager par leurs corps, à défaut de pouvoir y entrer. Ces trois temps composent une sorte de rituel de guérison collective face à la privatisation d’une forêt qui appartenait autrefois à tous.
Le Bois Dormant de l’École Parallèle Imaginaire
La Dargentière – Montenay – Les Nuits de la Mayenne
19 et 20 juillet 2026
Durée 1h15
Direction artistique de Simon Gauchet
Conception, écriture, mise en espace et jeu de Simon Gauchet, Guillaume Lambert et Léa Muller
Avec la participation de Cléa Laizé, La Cour (Claire Grupallo et Faustine Seilman) et la complicité de l’équipe de la Saison culturelle de l’Ernée (Isabelle Yamba, Gaëlle Desmaires, Charlotte Minnone et Alisma Boulay)



