« Nous défendons tout un écosystème, mais je fais aussi partie des structures qui ne sont pas certaines d’être là l’été prochain. »
Margot Quénéhervé, vice-présidente du Syndeac et directrice du bureau de production Retors particulier
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Margot Quénéhervé : Nous sommes évidemment inquiets, mais nous sommes aussi au travail. Ces deux semaines et demie de mobilisations intersyndicales ont fait naître un véritable élan, avec une écoute et une visibilité plus fortes que d’habitude. C’est une situation assez paradoxale. Les baisses déjà annoncées et les incertitudes qui pèsent sur 2027 nourrissent nos craintes. Dans le même temps, la mobilisation est bien là et continue de prendre de l’ampleur.
Concrètement, quelles sont aujourd’hui les conséquences visibles de ces coupes ?
Margot Quénéhervé : Nous continuons à nous battre parce que nous pensons qu’un retour en arrière est encore possible. Les rencontres menées avec les collectivités territoriales et de nombreux responsables politiques montrent qu’une prise de conscience est en cours. Nous savons aussi que les lettres de cadrage du budget 2027 arrivent et nous faisons tout pour préserver le minimum indispensable.
Mais, malgré cela, les premières conséquences apparaissent déjà. Pour certains théâtres, les difficultés de trésorerie pourraient déboucher, dès l’automne, sur des déficits que les collectivités ne seraient plus en mesure de combler, avec un risque de cessation d’activité. Cela fragiliserait immédiatement la programmation et les compagnies accueillies.
Pour 2027, l’inquiétude porte sur des créations pourtant déjà programmées. Des saisons sont bouclées, mais certains spectacles pourraient malgré tout être annulés faute de coproductions suffisantes. Je pense notamment à une compagnie émergente, très présente dans des théâtres nationaux et internationaux, qui était encore en juin à deux doigts d’annuler une création prévue en novembre parce qu’il lui manquait le financement attendu. Plus largement, la baisse des coproductions et de la diffusion touche désormais l’ensemble du secteur, des compagnies les plus fragiles aux plus installées.
Vous dirigez vous-même un bureau de production. Qu’est-ce que cette crise change pour ce métier-là ?
Margot Quénéhervé : C’est un aspect dont on parle très peu alors qu’il me touche directement. Mon bureau a cinq ans. Il est né à peine un an avant le début de cette crise qui n’en finit plus de durer. Aujourd’hui, je fais partie des structures qui ne sont pas certaines d’être là l’été prochain.
Si un bureau comme le mien ferme, ce ne sont pas seulement quatre salariés qui perdent leur emploi. C’est une quinzaine d’équipes artistiques qui, selon les missions que nous assurons pour elles en administration, en production, en diffusion ou en presse, se retrouvent brutalement sans accompagnement. Elles devront trouver ailleurs les compétences qui leur permettent aujourd’hui d’exister. Or ce n’est pas simple.
Nous voyons beaucoup de départs et de reconversions parce que la charge de travail devient disproportionnée par rapport aux salaires. Les métiers de l’administration, de la production et de la diffusion se précarisent fortement. Cette fragilisation est largement invisibilisée alors qu’elle conditionne la possibilité même pour les artistes de créer et de diffuser leurs spectacles.
Comment le Syndeac organise-t-il sa mobilisation ?
Margot Quénéhervé : Nous avons choisi, dès le départ, de ne pas nous mobiliser uniquement à Avignon. Nous sommes présents dans l’ensemble des grands festivals de l’été, des Tombées de la Nuit à Rennes à Montpellier Danse, puis à Nexon, Aurillac ou encore au Théâtre du Peuple à Bussang. Partout, nous portons le même plaidoyer, un moratoire sur les baisses de subventions et le passage à 1 % du budget de l’État consacré à la création.
L’objectif est qu’il n’y ait pas un mois de silence avant la rentrée. Dès la fin de l’été, nous nous réunirons avec la CGT et l’intersyndicale pour préparer les prochaines mobilisations. Nous savons que les lettres de cadrage du budget 2027 arrivent et qu’une réouverture des discussions sur le régime de l’intermittence, qui nous inquiète beaucoup, pourrait également intervenir.
En parallèle, nous réfléchissons avec les théâtres et les équipes artistiques à la manière de préserver la production et la diffusion afin que les artistes puissent continuer à créer malgré ce contexte.
Y a-t-il aujourd’hui nécessité de mener une bataille culturelle ?
Margot Quénéhervé : Plus que jamais. Nous entrons dans une année présidentielle et il y a un immense travail de pédagogie à mener. Il faut combattre les discours qui caricaturent ou déforment notre action et réaffirmer ce qu’est réellement le service public de la culture.
Les chiffres sont pourtant là. En 2025, le spectacle vivant a accueilli 6,8 millions de spectateurs payants, soit une hausse de plus de 3 % par rapport à 2024, sans même compter les spectacles gratuits ou l’espace public. Il faut rappeler ce que nous faisons en matière de création, d’éducation artistique et culturelle et de présence sur les territoires. Cette bataille culturelle consiste aussi à expliquer à quoi nous servons.
On a vu cette année une présence inhabituelle de responsables politiques à Avignon. Est-ce le signe que la culture revient dans le débat public ?
Margot Quénéhervé : Nous n’avions jamais vu autant de responsables politiques ou de représentants de candidats à la présidentielle, de Jean-Luc Mélenchon à Raphaël Glucksmann, Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse. Ils ont compris qu’il se jouait quelque chose.
Beaucoup découvrent aussi que porter le budget de la culture de 0,7 % à 1 % du budget de l’État représente un effort finalement très limité. Il existe une véritable méconnaissance du coût réel de la culture. Depuis près de deux ans, nous rencontrons députés et sénateurs, un à un, pour leur expliquer concrètement ce que représente notre travail, les emplois qu’il génère et les conséquences de ces coupes.
Les responsables politiques sont aussi très sensibles à la question de l’emploi. Le spectacle vivant représente des milliers de postes. Lorsque nous expliquons ce que ces réductions budgétaires pourraient produire pour les salariés comme pour les intermittents, ils prennent immédiatement la mesure des conséquences.
Mais plus largement, grâce aux mobilisations et à leur couverture médiatique, nous voyons clairement comment la culture, et plus particulièrement le spectacle vivant, pèse à nouveau dans le débat public, dépassant largement les dernières attaques du RN à notre endroit.
Comment convaincre au-delà des publics déjà convaincus ?
Margot Quénéhervé : Cela passe par un travail de terrain, presque de porte-à-porte. Ici, à Avignon, lorsque j’explique à des commerçants que le festival pourrait demain être considérablement réduit faute de moyens, ils comprennent immédiatement les conséquences économiques pour leur ville.
C’est la même chose pour les transports, l’hôtellerie ou toute la logistique. La culture représente 45 milliards d’activité économique à l’échelle nationale, c’est considérable. Mais il ne faut pas réduire notre rôle à cela. Nous défendons aussi plus de soixante ans de décentralisation culturelle et un projet d’émancipation.
Je suis d’ailleurs frappée de constater qu’en milieu rural comme dans les quartiers populaires, les habitants ont souvent davantage conscience de ce travail que ce que certains veulent faire croire. Il faut continuer à l’expliquer, sans relâche, et le faire collectivement.