« Même sans la baisse, on s’est retrouvés sans argent pour payer les salaires »
Jean-François Auguste, fondateur de la compagnie For Happy People & Co
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Jean-François Auguste : Je suis très inquiet, pour le présent comme pour l’avenir. Ma compagnie est conventionnée par la DRAC Île-de-France et renouvelait son conventionnement cette année. Nous avons déposé notre dossier en juin, les arbitrages ont été rendus à l’automne 2025, mais nous avons dû construire notre budget 2026 sans connaître leur décision. La notification de renouvellement n’est arrivée qu’en mars et le versement du conventionnement seulement fin juin-début juillet. Pendant plusieurs semaines, nous nous sommes retrouvés avec des trous de trésorerie et plus assez d’argent en banque pour payer les salaires. Comme compagnie, nous n’avons pas les garanties nécessaires pour obtenir des crédits bancaires dans de bonnes conditions. Cette incertitude permanente et ces difficultés très concrètes ont rythmé ces derniers mois.
Comment cette crise s’est-elle propagée jusqu’aux compagnies ?
Jean-François Auguste : Dès que les lieux sont fragilisés, les compagnies le sont aussi. Beaucoup de théâtres, eux-mêmes en attente de leurs subventions, ne pouvaient plus régler les factures de cession ni rembourser les frais d’approche, les transports, les décors… Comme de notre côté, nous n’avions pas encore touché notre conventionnement, nous n’avons eu d’autres choix que de faire un déficit temporaire. Beaucoup de compagnies ont vécu cette même situation. Le même phénomène s’est produit au niveau des DRAC, qui ont reçu leurs budgets et leurs directives très tard selon les régions. Toute la chaîne s’est retrouvée décalée. En temps normal, nous recevons les notifications entre fin décembre et début janvier, puis le conventionnement arrive fin janvier ou début février.
Pourtant, votre conventionnement n’a pas baissé. Pourquoi êtes-vous malgré tout en difficulté ?
Jean-François Auguste : En Île-de-France, les réductions ont concerné les compagnies dont le conventionnement dépassait 120 000 euros. Ce qui n’est pas notre cas. En revanche, d’autres dispositifs ont connu les mêmes retards. Je pense notamment au FONPEPS, cette aide de l’État à l’emploi. La plateforme n’a rouvert qu’il y a deux jours. Nous intégrons cette aide dans nos budgets chaque année, mais pendant des mois personne ne savait si elle serait reconduite. Aujourd’hui encore, beaucoup de compagnies attendent d’en percevoir le versement.
Si les coupes se poursuivent, quelles seraient les conséquences pour votre compagnie ?
Jean-François Auguste : Être conventionné est un privilège, j’en ai parfaitement conscience. Mais cela s’accompagne d’un cahier des charges. Nous devons produire au moins une création sur trois ans et assurer quatre-vingt-dix représentations sur cette période. Aujourd’hui, je ne sais même pas si nous pourrons financer notre prochaine création. Je travaille à la fois pour le tout public et le jeune public. Avec la réduction du Pass Culture, les représentations scolaires diminuent, parce que les théâtres ne parviennent plus à accueillir autant de classes qu’auparavant. La création jeune public, déjà peu coproduite, va encore se fragiliser.
Même sur des productions relativement modestes, entre 150 000 et 200 000 euros, nous peinons désormais à réunir les financements. Les apports des coproducteurs, qui se situaient autrefois entre 15 000 et 20 000 euros, tournent aujourd’hui autour de 5 000 euros. Il faut donc multiplier les partenaires pour financer un même projet. Si les coupes s’accentuent encore l’an prochain, c’est tout le modèle économique de la création qui risque de s’effondrer. Les lieux programmeront moins de spectacles, les compagnies auront mécaniquement moins de dates et l’emploi des artistes et techniciens chutera de manière significative. Les intermittents auront du mal à atteindre les fameuses 507 heures et basculeront au RSA, qui devra alors être pris en charge sur le budget des départements puisque c’est leur domaine de compétence. Or les départements doivent aussi faire face aux coupes budgétaires.
Qu’attendez-vous aujourd’hui des pouvoirs publics ?
Jean-François Auguste : La revendication du 1 % pour la culture, portée par le Syndeac et l’intersyndicale, me paraît essentielle. Il faut faire œuvre de pédagogie. Beaucoup ignorent que la culture ne représente aujourd’hui que 0,7 % du budget de l’État. C’est dérisoire. Ce n’est pas en amputant ces 0,7 % que l’État rééquilibrera ses finances. Atteindre enfin ce 1 % permettrait au moins à tout notre secteur de traverser les prochaines années, alors que chacun sait que les finances publiques resteront sous tension.
Il faut aussi continuer à sensibiliser. Hier soir, au spectacle de Rébecca Chaillon, j’ai vu la pétition pour le 1 % pour la culture recueillir des centaines de signatures en quelques minutes. Cela montre que, lorsqu’ils disposent des informations, les citoyens comprennent très vite l’enjeu.
Une convergence avec d’autres combats est-elle devenue indispensable ?
Jean-François Auguste : Les artistes sont aussi là pour ouvrir de nouveaux imaginaires, proposer de nouveaux modèles pour notre monde. Je crois profondément à la convergence des luttes. Il faut rapprocher la culture de tous les combats qui concernent le service public, l’école, l’hôpital, et défendre ensemble une société plus juste, plus inclusive et plus ouverte à la diversité des pensées. Le champ des possibles est encore immense. C’est à nous de le construire collectivement.
