Dix-huit mois après sa création au festival Suresnes Cités Danse, avez-vous le sentiment que Tendre colère a évolué ?
François Ben Aïm : Une pièce évolue forcément au fil du temps. Nous ne l’avons pas modifiée : la structure était là dès le départ. Mais nous le savons, sous l’effet des répétitions et des représentations, les choses s’inscrivent dans les corps, se cristallisent, deviennent presque comme une seconde peau. Les interprètes n’ont plus besoin de passer par le mental. Il nous importait de nous situer à l’endroit de l’expérience physique et de transmettre cette intention aux spectateurs. En ce sens-là, Tendre colère s’est bonifiée par un effet qui est propre à toutes les pièces.
Le titre associe deux émotions qui semblent presque incompatibles. Est-il à l’origine de Tendre colère ou est-ce en travaillant votre propos que vous avez opté pour cet oxymore ?

Christian Ben Aïm : Dès le départ, nous voulions approfondir cette dualité dans l’écriture chorégraphique : se situer à la fois dans l’explosion et dans le relâchement, l’abandon, la détente. C’est la question du « hors de soi ». Comment se situer à la fois du côté de l’explosivité, de la fulgurance et puis en contrepoint, du côté du relâchement, de la confiance à l’autre, de la tendresse, de la douceur.
Dans une époque où l’on valorise, y compris au plateau, la confrontation, vous choisissez de placer la tendresse au cœur de votre création. Est-ce une forme de résistance ?
Christian Ben Aïm : Dans cette expérience du « hors de soi », nous explorons des états et des énergies où l’on s’oublie soi-même au profit de l’autre. Dans ce positionnement, nous privilégions une forme de renoncement à soi. Une intelligence collective naît du fait de se décentrer, d’emprunter d’autres regards, d’autres points de vue. Cet oubli de soi peut aider à entrer en contact et en connexion avec les autres d’une autre manière. C’était un enjeu essentiel de cette pièce pour dix interprètes. La dimension chorale nous importait aussi beaucoup : comment cet abandon, cette tendresse aux autres, deviennent une réponse qui s’imagine avec le groupe pour faire front face au dérèglement, à la violence, au désordre actuels.
Votre spectacle s’ancre très clairement dans notre époque, sans jamais faire référence à des événements précis. De quoi vous êtes-vous nourris ?
Christian Ben Aïm : Nous sommes plutôt partis d’un constat global. Comment faire face à une accumulation d’aberrations, d’incompréhensions, de contradictions ? Comment parvient-on à résister, à s’engager ? Nous avons puisé dans cet état de sidération face à la montée d’une violence, à des choix sociétaux qui nous semblent absurdes pour le vivant et pour le vivre ensemble.
Peut-on dire que cette colère s’est transformée en énergie créatrice ?

François Ben Aïm : Nous avons beaucoup échangé autour de toutes ces questions avec l’équipe. Nous avons partagé notre effarement face à la vitesse avec laquelle le monde se transforme de manière inquiétante. Mais au-delà de cette actualité, il y avait un désir de l’ordre du rêve inconscient, d’incarner une forme de réconciliation, de communauté, de faire corps ensemble.
Au fond, Tendre colère est peut-être le lieu où cette envie d’humanité réapparaît avec le plus de force. Elle dépasse largement l’actualité immédiate et renvoie à quelque chose de beaucoup plus fondamental.
Cette forme de fraternité que vous évoquez est-elle aussi nourrie par votre propre histoire fraternelle ? Se retrouve-t-elle dans la manière dont vous travaillez avec vos interprètes ?
François Ben Aïm : Elle passe par des principes physiques qui permettent d’aiguiser cette disposition entre présence et absence. Nous insistons beaucoup sur la dimension du contact, sur ce que nous appelons le glissement des corps. Cette fraternité irrigue la qualité de notre danse, la qualité de présence dans notre écriture que l’on entretient et que l’on nourrit. À chaque fois nous remettons sur le métier cette intention-là partagée par les interprètes.
L’humour traverse aussi votre travail. Est-ce une manière de contrebalancer cette colère, ou le caractère parfois tragique de notre époque ?
Christian Ben Aïm : L’humour, ou plus largement le décalage, est assez primordial pour nous, pour parler de l’état du monde avec un autre regard. Il ouvre une manière différente d’appréhender le réel et le rend, paradoxalement, plus accessible et plus vivante. Dans chacune de nos pièces, nous approfondissons ce travail de mise à distance. Comment être traversé par une situation tout en gardant la possibilité de l’observer ? En danse, l’humour a peu sa place. Faire naître le comique exige un travail d’écriture chorégraphique qui nécessite d’être précisé, dosé. C’est une recherche en soi.
François Ben Aïm : Nous avons commencé à interroger cette dimension comique avec Facéties, notre précédente création. Elle mettait déjà en jeu la question du hors de soi, le jaillissement d’états de corps non contrôlés. Pour nous, si l’humour existe au plateau, il aide aussi le spectateur à entreprendre lui-même le chemin de la mise à distance, de l’autodérision vis-à-vis de ses croyances, de ses manières d’agir et d’être. La relativité et la nuance dont nous avons besoin dans l’époque que nous traversons.
Une autre création destinée au jeune public tourne actuellement. Existe-t-il un lien avec Tendre colère ?

Christian Ben Aïm : Tendre colère s’inscrit dans un triptyque dont le troisième volet est prévu en 2028. Dans ma cuisine, un désert, en revanche, appartient à un autre cycle. Il s’agit de notre troisième spectacle destiné au jeune public sur la question du vivant après une pièce consacrée à la forêt, et une autre au Grand Nord et à la fonte des glaces. Cette fois, nous nous intéressons au rapport à l’eau : à la fois comme élément vital, ressource fragile, présence dans nos corps et dans le monde.
François Ben Aïm : Cette pièce revendique une forme pluridisciplinaire affirmée. Nous avons invité une autrice Mariette Navarro à créer un corpus de textes dits par les deux interprètes. Ce travail d’écriture nous place davantage du côté de la poésie que de la dénonciation.
Nous avons également souhaité intégrer une véritable dimension acrobatique. Les deux artistes sont danseurs, mais aussi issus des arts du cirque. Cette double compétence nous semblait particulièrement pertinente pour évoquer l’eau, sa vitalité, son instabilité, sa capacité à circuler.
On retrouve malgré tout une même préoccupation pour le vivant et les atteintes que l’homme lui porte.
François Ben Aïm : Oui, il existe évidemment une continuité. Nous voulions que cette pièce soit avant tout un hommage. Une façon de sensibiliser en convoquant l’imaginaire, le sensible, l’écoute. Bien sûr, les questions écologiques sont présentes, mais elles émergent à travers l’expérience du spectateur plutôt qu’à travers un discours.
Votre compagnie célèbrera ses trente ans en 2027. Après toutes ces années de collaboration, qu’est-ce qui continue à vous surprendre dans votre travail à deux ?
Christian Ben Aïm : Peut-être tout simplement le fait d’être toujours là et de partager toujours le même plaisir de créer ensemble, de partager nos spectacles avec les publics. Nous continuons de trouver cela assez extraordinaire. Nous espérons seulement pouvoir poursuivre cette aventure le plus longtemps possible alors que la situation actuelle est de plus en plus compliquée pour les artistes. Il faut mener une vraie bataille pour que la culture demeure accessible à tout le monde.
Tendre colère de Christian et François Ben Aïm
Création 10 janvier 2025 au théâtre de Suresnes Jean Vilar dans le cadre de Suresnes Cités danse
Durée 1h05
Tournée
15 au 17 juillet 2026 au Jardin des Tuileries dans le cadre du Festival Paris l’été
11 octobre 2026 au Beffroi à Montrouge
25 janvier 2027 au Trident-scène nationale, Cherbourg
16 mars 2027 au Théâtre des Bords de Marne, Le Perreux
18 mars 2027 au Théâtre Fontenay-sous-Bois
20 mars 2027 aux Passerelles, Pontault-Combault
1er avril 2027 au Théâtre Gérard Philipe, Champigny-sur-Marne
11 mai 2027 au Théâtre des salins-Scène nationale, Martigues
Chorégraphie et scénographie – Christian et François Ben Aïm
Avec Eva Assayas, Jamil Attar, Johan Bichot, Lucie Domenach, Rosanne Briens, Carla Diego, Andrea Givanovitch, Jeremy Kouyoumdjian, Andréa Moufounda, Emilio Urbina
Assistante chorégraphique – Alex Blondeau
Accompagnement dramaturgique – Véronique Sternberg
Composition musicale – Patrick de Oliveira
Chant enregistré – Myriam Djémour
Création costumes – Mossi Traoré
Création lumière – Laurent Patissier
Régie générale et plateau – Stéphane Holvêque
Dans ma cuisine, un désert ? de Christian et François Ben Aïm
Création 5 février 2026 à L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux
Durée 55 mn
Tournée
8 novembre 2026 à l’Envolée, Pôle artistique du Val Briard-Scène conventionnée
22 au 25 novembre 2026 à la Fondation Royaumont, Abbaye, Asnières-sur-Oise
28 et 29 janvier 2027 au Trident-Scène nationale, Cherbourg
4 au 6 février 2027 au Théâtre Jean Marmignon, Saint-Gaudens
16 février 2027, Les Hivernales-CDCN, dans le cadre du festival HiverÔmomes, Avignon
19 et 20 février 2027 au Forum Jacques Prévert, dans le cadre de la Biennale internationale des arts du Cirque, Carros
25 au 27 février 2027, Auditorium JP Miquel, Vincennes
3 au 6 mars 2027, Maison des Arts-scène nationale, Créteil
7 au 9 mars 2027, Théâtre Jacques Carat, Cachan
15 et 16 mars 2027, Théâtre Roger Barat, Herblay
18 mars 2027, le POC dans le cadre du festival de danse, Alfortville
30 mars au 2 avril 2027, Théâtre Paul Elard, Bezons
15 au 17 avril 2027, Les Salins-Scène nationale, Martigues
25 au 27 avril 2027, Théâtre de Suresnes Jean Vilar, Suresnes
Avec Louise Hardouin et Jules Sadoughi
Écriture et dramaturgie Mariette Navarro
Création musicale Patrick de Oliveira
Création lumières Laurent Patissier
Création costumes Aurore Thibout
Régie générale Stéphane Holvêque



