« Là où il y avait quatre ou cinq artistes sur le plateau, il n’y en a plus que deux »
Delphine Lalizout et Antoine Raud, pour le Synavi, le syndicat des compagnies et lieux indépendants
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Delphine Lalizout et Antoine Raud : Nous représentons les compagnies et les lieux indépendants, et nous avons aujourd’hui le sentiment d’être pris à la gorge. C’est une double, presque une triple peine. Nous nous considérons comme le socle du spectacle vivant, mais nous sommes aussi ceux qui subissent toutes les difficultés à la fois. L’inflation, la hausse des coûts, les baisses de financements de l’État, des collectivités et de nos partenaires, notamment les lieux qui nous accueillent. Nous encaissons nos propres baisses, mais aussi celles de tout notre environnement. Résultat, la diffusion recule, les coproductions se raréfient, les financements diminuent tandis que les coûts continuent d’augmenter. C’est une contraction sans précédent.
Que représente aujourd’hui le Synavi ?
Delphine Lalizout et Antoine Raud : Créé en 2003, en pleine crise, le Synavi est né pour que les compagnies disposent enfin d’une représentation. Aujourd’hui, il rassemble 600 adhérents sur l’ensemble du territoire, y compris à La Réunion. Avec le Syndicat des Cirques et Compagnies de Création (SCC), nous représentons près de 800 structures, et nous sommes représentatifs dans les branches publiques comme privée du spectacle vivant. Nous défendons les compagnies et les lieux indépendants partout en France.
Concrètement, qu’observez-vous aujourd’hui sur le terrain ?
Delphine Lalizout et Antoine Raud : Cette situation ne date pas d’hier. Cela fait déjà trois ou quatre ans que les collectivités, premiers partenaires des compagnies, voient leurs moyens diminuer. Le premier impact, c’est un plan social qui ne dit pas son nom. Chaque jour, des compagnies nous expliquent qu’elles ralentissent ou arrêtent leur activité. Comme les artistes sont intermittents, cela reste largement invisible. Pourtant, les conséquences sont bien réelles. Elles apparaissent aujourd’hui jusque dans le Festival Off Avignon.
Plus de 1 700 spectacles donnent toujours l’image d’un secteur dynamique, mais les équipes se réduisent. Là où il y avait quatre ou cinq interprètes sur un plateau, il n’y en a souvent plus que deux. Les seuls en scène se multiplient parce que les coûts de production imposent une forme d’autocensure. Les temps de recherche diminuent eux aussi. À terme, cette pression économique normalise les formes artistiques et appauvrit la diversité de la création.
Le FONPEPS, qui soutient l’emploi artistique, semble lui aussi très fragilisé.
Delphine Lalizout et Antoine Raud : Les organisations professionnelles avaient évalué les besoins entre 60 et 70 millions d’euros. Le ministère, après discussion, a finalement plafonné l’enveloppe à 39 millions. Pour rester dans ce budget, il a durci les critères et réduit les aides à environ un tiers de leur niveau précédent. Elles ne sont plus à la hauteur des besoins et peuvent désormais déséquilibrer les budgets des compagnies.
À cela s’ajoute le critère des trois dates minimum, qui pose de vraies difficultés. Le ministère a accepté de rouvrir la discussion sur les critères, mais à budget constant. Pour 2026, la plateforme vient seulement de rouvrir alors que tous les dossiers déposés depuis le 1er janvier doivent être traités. Les aides risquent donc d’arriver très tard, voire de ne jamais être versées puisque, une fois l’enveloppe consommée, aucun abondement supplémentaire n’est prévu.
Quelle sont aujourd’hui vos revendications ?
Delphine Lalizout et Antoine Raud : Nous sommes solidaires de la conférence de presse intersyndicale organisée après l’annonce des coupes concernant les vingt-huit structures, parce que nous y voyons l’aboutissement d’une politique de destruction à l’œuvre depuis plusieurs mois. Nous soutenons la demande d’un moratoire sur les coupes budgétaires, le retour à 1 % du budget de l’État consacré à la culture et la création d’une cellule de concertation pour réfléchir au refinancement du secteur.
Mais nous voulons que les compagnies et leurs organisations professionnelles soient autour de cette table. Aujourd’hui, les décisions se prennent principalement du côté des lieux conventionnés et les compagnies ont été trop souvent absentes des discussions avec le ministère. Nous demandons une réflexion sur la redistribution des moyens vers celles et ceux qui sont en première ligne, les compagnies et les équipes artistiques. Aujourd’hui, une politique budgétaire tient lieu de politique culturelle. Nous demandons au contraire que l’on rediscute du projet avant de parler des moyens.
Cette intersyndicale, qui réunit employeurs et salariés, est-elle inédite ?
Delphine Lalizout et Antoine Raud : Nous avons le sentiment que oui. C’est sans doute la première fois qu’une intersyndicale aussi large rassemble, dans le spectacle vivant public, l’ensemble des syndicats d’employeurs et de salariés. Nous aurons certainement des désaccords sur d’autres sujets, mais sur ces revendications essentielles, nous nous sommes retrouvés.
Un autre modèle est-il encore possible ?
Delphine Lalizout et Antoine Raud – Oui, parce que le travail intersyndical ouvre enfin un espace pour réécrire une véritable politique publique de la culture. Non, parce que cela fait des mois que nous sollicitons le gouvernement, jusqu’au président de la République, sans obtenir le moindre dialogue. Nous pensons pourtant que c’est possible, à condition que la culture redevienne un véritable sujet politique, qu’elle soit présente dans les programmes des candidats à la présidentielle de 2027 et qu’elle ne soit pas abandonnée aux discours de l’extrême droite. Derrière cette question, c’est bien un choix de société qui se joue.
Cette crise dépasse-t-elle le seul secteur culturel ?
Delphine Lalizout et Antoine Raud : Complètement. Nos compagnies travaillent avec des écoles, des hôpitaux, la protection judiciaire de la jeunesse, des centres sociaux et de nombreux autres partenaires qui traversent eux aussi une période de grande fragilité. C’est tout un écosystème qui vacille. Nous observons également une concentration croissante des moyens au profit de quelques grandes structures, au détriment des compagnies implantées sur les territoires. Or ce sont souvent elles qui entretiennent le lien le plus étroit avec les habitants.
Cette année, les dix ans de la loi sur la liberté de création nous rappellent aussi l’importance des droits culturels et de cette idée de faire avec les habitants plutôt que pour eux. Soutenir davantage les compagnies, c’est renforcer ce lien avec la population. Le spectacle vivant représente une part du PIB supérieure à celle du secteur automobile et génère des emplois non délocalisables. Nous espérons donc que les candidats à la présidentielle de 2027 s’empareront enfin de ce débat sur le service public de la culture afin que les citoyens puissent eux aussi participer à cette réflexion sur une répartition plus juste des moyens.