Livrer Bataille © Olivier Werner

Un secteur en crise – Épisode 9 : Livrer Bataille

À Avignon, alors que la mobilisation contre les coupes budgétaires s'amplifie, le collectif Livrer Bataille fédère déjà 677 signatures de compagnies, d'artistes et de professionnels du spectacle vivant. Deux metteuses en scène, l'une à la tête de la compagnie Pétrole, l'autre de la compagnie Le Solstice d'Hiver, racontent comment les restrictions budgétaires frappent d'abord les compagnies indépendantes et appellent à les associer enfin aux décisions qui engagent leur avenir.
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« Ces décisions ne peuvent plus être prises sans nous »

Clara Chabalier et Magali Montoya, membres du collectif Livrer Bataille
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

Clara Chabalier et Magali Montoya : Nous sentons qu’un véritable mouvement collectif est en train de naître et que le constat que nous faisons est largement partagé. Nous savons que nous serons plus forts ensemble. Mais nous sommes aussi très inquiètes parce qu’à ce jour, il n’y a aucune décision, aucune écoute, aucune réponse de la part du ministère ou des tutelles. Si rien ne change, c’est un véritable carnage qui est en train de se jouer, avec des conséquences qui seront irréparables.

Concrètement, comment ces coupes vous touchent-elles, en tant que compagnies ?

Magali Montoya : Nous sommes en première ligne. Toutes les coupes qui frappent les institutions et les lieux institutionnels ou indépendants se répercutent sur nous. Il y a de moins en moins de possibilités d’être écoutées, de moins en moins de possibilités d’être programmées et la diffusion a énormément baissé. À chaque fois qu’il y a des coupes, cela entretient une mise en concurrence permanente entre les compagnies. Le collectif Livrer Bataille est né de ce constat entre autres, mais aussi d’une menace précise, celle qui pesait sur le théâtre de l’Échangeur, un de ces lieux indépendants qui sont pour nous des espaces de liberté et de création, confrontés à des réductions de financement.

En nous réunissant pour défendre L’Échangeur, nous avons compris que les compagnies indépendantes étaient elles aussi directement menacées. Si l’on nous enlève ces lieux, nous aurons encore moins d’espaces où exercer notre métier. Et cela se joue presque en silence. L’étau se resserre. 

Comment s’enclenche cette mécanique qui finit toujours par fragiliser les compagnies ?

Clara Chabalier : Où que la coupe budgétaire se fasse, ce sont toujours les équipes artistiques et les compagnies qui en encaissent les conséquences, alors même que nous ne sommes jamais associées à ces discussions ni à ces négociations. Nous les subissons sans jamais pouvoir y prendre part. Les premières coupes sont liées à la hausse des charges avec l’inflation. Quand un lieu voit ses dépenses fixes augmenter, il réduit mécaniquement sa capacité de programmation. Cela signifie moins d’équipes accueillies, moins de représentations et des spectacles plus légers. À cela se sont ajoutées les baisses directes de subventions, la suppression du Pass Culture, la diminution du FONPEPS, qui nous ont touchées directement et parfois très violemment. 

Dans la Région Pays de la Loire, par exemple, le budget alloué à la culture a été amputé à 62 %. Nos subventions sont en outre conditionnées, à un nombre minimum de représentations. Il faut jouer quatre-vingt-dix fois en trois ans pour obtenir un conventionnement. Or, comme il y a de moins en moins de dates possibles et que les programmations se resserrent, il devient presque impossible d’atteindre ce seuil. C’est une spirale infernale dont nous ne pouvons pas sortir seules.

Est-ce qu’on peut parler d’un licenciement à bas bruit ? 

Clara Chabalier : La suppression du Pass Culture, la baisse du FONPEPS, l’arrêt du financement des ateliers théâtre dans les écoles, les collèges et les lycées, ce sont des compagnies qui perdent leur activité et qui ne parviennent plus à faire leurs heures d’intermittence et donc, des artistes et des techniciens qui basculent au RSA. Ce n’est même plus un risque, nous sommes déjà en plein dedans. Dans n’importe quel autre secteur, on parlerait d’un plan social. Il y aurait une négociation, des critères, un accompagnement. Mais parce que nous sommes intermittentes, précaires et souvent à la tête de nos propres projets, cette disparition se fait dans le silence, de manière profondément injuste et sans aucune concertation.

Quelles solutions portez-vous aujourd’hui avec le collectif ?

Magali Montoya et Clara Chabalier : La première solution a été de nous réunir, de sortir de notre isolement et de cesser de nous demander chacun(e), dans son coin, combien de temps nous pourrions encore tenir. Nous avons compris qu’en mettant en commun nos analyses et nos difficultés, nous pouvions dépasser le simple constat et nommer clairement ce qui ne fonctionnait plus, ainsi que la souffrance que cette situation produit jusque dans notre travail. Cela nous a aussi permis de briser cette mise en concurrence permanente.

Notre assemblée publique du 9 juin au Théâtre Populaire de Montreuil a constitué un premier temps fort avant la mobilisation d’Avignon. Depuis, nous avons reçu de très nombreux témoignages, y compris de personnes issues du cinéma ou de l’édition, qui décrivent les mêmes mécanismes. Ces choix ne sont pas seulement économiques, ils sont aussi idéologiques. Ils fragilisent tout ce qui recrée du lien et tout ce qui agit au plus près des territoires. Une fédération engagée dans l’éducation à l’image nous a ainsi expliqué qu’elle constatait exactement la même disparition progressive des aides et la même ingérence croissante du politique dans les choix de programmation.

La mobilisation des élus autour des « 28 » change-t-elle la donne ?

Magali Montoya : C’est essentiel que les responsables politiques, de tous bords, prennent conscience qu’il s’agit d’un enjeu majeur de société. Sinon, c’est un boulevard que l’on laisse à l’extrême droite. La culture est un enjeu démocratique fondamental. Les arts vivants n’ont pas d’équivalent pour créer du lien social. Ce qui est aujourd’hui menacé, c’est une formidable source d’émancipation et de liberté. L’enjeu dépasse largement les deux prochaines années. Il s’agit de replacer la culture au cœur de la vie citoyenne. Livrer cette bataille, c’est aussi apprendre à nous organiser collectivement face aux menaces qui arrivent.

Ce resserrement des programmations menace-t-il aussi le renouvellement des formes artistiques ?

Clara Chabalier : C’est un vrai danger. Avec ce resserrement, ce sont les compagnies déjà bien installées qui continuent de tourner et vont le faire davantage encore. Il reste de moins en moins de place pour les compagnies émergentes, pour la recherche et pour les formes qui prennent des risques. Prenons l’exemple de Julien Gosselin. Aujourd’hui, il met en scène dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Mais il a commencé au théâtre de Vanves. S’il n’avait pas trouvé là un lieu prêt à lui laisser le temps d’expérimenter, il n’aurait sans doute jamais pu développer les formes qui ont fait son parcours. Si nous ne repensons pas ce système, nous allons produire des œuvres de plus en plus standardisées, portées toujours par les mêmes compagnies. À terme, tout l’écosystème artistique va s’appauvrir. Ce n’est dans l’intérêt ni du public ni des nouvelles générations.

Magali Montoya : C’est précisément pour cela que nous pensons qu’il faut repenser un modèle. Nous n’avons pas le choix. Nous voulons participer pleinement aux concertations et contribuer à construire des propositions. Il y a aussi une urgence humaine dont on parle trop peu. Beaucoup de directeurs et de directrices de compagnies, beaucoup d’artistes vivent aujourd’hui une souffrance silencieuse, avec le sentiment de travailler énormément sans parvenir à faire vivre leurs projets. 

Selon une étude récente de LAPAS (L’association des professionnel.le.s de l’administration du spectacle), 21 % des directions d’entreprises artistiques envisagent de dissoudre leurs compagnies dans les trois prochaines années. C’est considérable. Et pourtant, les salles n’ont jamais été aussi pleines, les écoles de théâtre n’ont jamais accueilli autant d’élèves. Le désir de création est intact. Ce qui manque aujourd’hui, ce ne sont ni les artistes ni le public. Ce sont les moyens de faire vivre cette vitalité. 


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