« Beaucoup vont devoir abandonner ce métier »
Tristan Ihne
Dans quel état d’esprit êtes-vous, vous et plus largement la CGT Spectacle ?
Tristan Ihne : Inquiet. Très inquiet, même. Ce n’est pas nouveau, cela fait longtemps que nous tirons la sonnette d’alarme. Mais aujourd’hui, cette inquiétude devient de plus en plus brutale. Ce qui nous préoccupe particulièrement, c’est la position du ministère. Pour la première fois, à ma connaissance, on nous annonce qu’il faudra accepter des baisses avant même de connaître le budget. D’habitude, on essaie au moins de voir ce qui peut être préservé. Et puis il y a une autre réalité, cela fait deux ans que cette brutalité s’accélère, tout le monde est déjà en difficulté. Beaucoup sont désormais en mode survie. Dans ces conditions, même se mobiliser devient plus compliqué.
Concrètement, comment ces coupes et ce surgel se traduisent-ils aujourd’hui pour les artistes et les techniciens ?
Tristan Ihne : Économiquement, il y a beaucoup moins de travail et beaucoup moins de visibilité sur nos plannings. Même ce qui semblait acquis ou simplement envisagé peut disparaître du jour au lendemain. La diffusion s’écroule. Et cette absence de perspectives agit aussi sur le présent. Nous sommes amenés à accepter davantage de concessions, ou à renoncer à certaines conditions de travail. Les temps de répétition diminuent, les reprises avant les spectacles se raccourcissent. Il n’y a presque plus de marge, alors qu’il faut toujours anticiper. Les conditions de travail se dégradent.
Si les coupes se poursuivent et que le surgel n’est pas levé, quelles seront les conséquences pour les artistes et les techniciens ?
Tristan Ihne : Je pense que c’est déjà en train de se produire, mais cela va s’accentuer : beaucoup de personnes vont devoir se réorienter et changer de métier. Ce sont des conséquences existentielles. Nous étions déjà à bout, avec des équipes en burn-out, courant après les dates et travaillant avec des moyens insuffisants. Si l’on coupe encore, une partie des artistes et techniciens ne va tout simplement plus pouvoir vivre de ce métier. Et cela ne concerne pas uniquement les plus petites structures. À l’Opéra de Bordeaux, par exemple, les coupes sont telles que deux créations pourraient être annulées. Nous sommes face à une véritable question de survie. Est-ce que cela signifie qu’il faudra cumuler un autre emploi pour continuer à créer ? Je ne sais pas comment celles et ceux qui resteront pourront tenir. Mais beaucoup arrêteront.
Y a-t-il un risque de chômage massif dans les mois à venir ?
Tristan Ihne : Pour l’indemnisation chômage, le risque est surtout que les personnes en sortent et basculent ensuite vers le RSA. En revanche, il existe clairement un risque de baisse importante du nombre d’intermittents. Nous avons une vision nationale de la situation et nous voyons de plus en plus de professionnels pourtant reconnus nous dire qu’ils ne pourront pas renouveler leurs droits. C’est déjà une réalité. Elle ne peut que s’accélérer.
Quelles solutions préconisez-vous pour endiguer cette catastrophe ?
Tristan Ihne : Le problème de fond, c’est le désengagement de l’État des politiques publiques de la culture. Depuis des années, on pousse les structures à trouver d’autres financements, à développer le mécénat ou à se débrouiller autrement. Cette logique n’est pas viable. Ce qu’il faut, c’est remettre la puissance publique au cœur de la politique culturelle. Pour nous, la culture est un service public. Elle doit être accessible partout, portée par un réseau d’établissements diversifié et par les femmes et les hommes qui la font vivre. Cela suppose un véritable plan de refinancement. La revendication du 1 % du budget de l’État consacré à la culture en fait partie, mais elle doit s’inscrire dans un projet politique cohérent. Il ne s’agit pas de colmater les brèches en cherchant où réaliser quelques économies supplémentaires. Il faut un choix politique clair, assumé, avec les moyens qui vont avec.
Comment sensibiliser le public à ce qui est en train de se jouer ?
Tristan Ihne : Il y a une bataille culturelle à mener, ou plutôt à contrer. Depuis plusieurs années, un discours présente la culture comme un privilège réservé à une petite élite vivant sous perfusion d’argent public. C’est faux. Je ne dis pas que rien ne peut être amélioré, mais cette vision est largement mensongère. Elle est portée par certains médias proches de la droite et de l’extrême droite. Il faut rappeler ce qu’est réellement la culture et montrer qu’elle est partout : dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les quartiers, bien au-delà des théâtres. Il faut rendre visible cette réalité pour déconstruire ce récit selon lequel quelques privilégiés se feraient plaisir aux frais de tous.