La pièce d’Élisabeth et Jean-Philippe Bouchaud, très librement adaptée du roman inachevé d’Albert Camus, Le Premier Homme, et agrémentée de ses Chroniques algériennes, aurait pu s’intituler À la recherche de mes racines, tant elle explore celles de sa famille et de l’Algérie qui ont fait de lui cette figure marquante de la littérature du XXe siècle.
« L’important n’est pas de guérir, mais de vivre avec ses maux. »

Au centre du plateau, une tombe. Il s’agit à la fois de celle d’Albert Camus à Lourmarin et de celle de son père, au cimetière militaire de Saint-Brieuc. Ce tombeau représente la boucle que l’accident de voiture a tristement refermée le 4 janvier 1960. À cette période de sa vie, l’écrivain entamait l’écriture de son roman. Bien qu’il ne soit pas écrit à la première personne, il demeure autobiographique. Ce manuscrit se trouvait dans une sacoche le jour de l’accident et ses feuilles ont été dispersées sur le sol. Benoît Giros fait surgir de derrière un mur des pages qui s’envolent et s’éparpillent. Si l’effet est impressionnant, le symbole est puissant, rappelant la fragilité des choses et des êtres.
Sur la tombe du père inconnu
Les auteurs ont pris de belles libertés, tout en restant assez fidèles au roman. Leur pièce met en scène Albert Camus, sa mère Catherine, son instituteur M. Germain, auxquels s’ajoute un ancien colon d’Algérie. Les deux premiers permettent d’engager un dialogue entre un homme de quarante ans qui cherche à tracer le portrait de son père, un colon d’Algérie mort lors de la Première Guerre mondiale, quand lui n’était encore qu’un bébé.
Il interroge son vieux maître, détenteur de souvenirs, et sa mère à la mémoire défaillante. Construite comme une enquête, la pièce retrace son enfance, son milieu familial extrêmement pauvre, le chemin scolaire qui s’est ouvert à lui. Les échanges imaginés entre le fils et la mère sont bouleversants.
Une leçon d’humanité
En faisant intervenir le troisième personnage, M. Vuillard, un colon qui habitait le village où Camus est né, les auteurs intègrent au récit les événements qui secouaient l’Algérie à l’époque. Albert Camus, qui se voulait homme de paix et conscient des problématiques des deux camps, rêvait d’un compromis. Il meurt avant la signature des accords d’Évian, qui mettent officiellement fin à cent trente-deux ans de colonisation française et à plus de sept ans de guerre. Le dialogue entre Vuillard et Germain, venus se recueillir à Lourmarin, dresse un état de la situation après 1962 et révèle la vision de Camus sur le sujet : « J’ai choisi l’Algérie de la justice où Français et Arabes s’associent librement. »
Un ensemble solide

Les personnages apparaissent et disparaissent tels des fantômes. Félicien Juttner impressionne. Son interprétation d’Albert Camus est habitée et intense. Emmanuel Dechartre est tout à son aise dans le rôle de cet instituteur bienveillant, qui fut un deuxième père pour Camus. Silhouette frêle et fragile, Élisabeth Bouchaud incarne avec délicatesse Catherine, la mère illettrée et aimante qui ne sait trouver les mots pour répondre aux interrogations de son fils. Jean Alibert déploie une belle sensibilité pour incarner ce colon bilieux, chassé de chez lui et empreint de nostalgie, qui comprend finalement les convictions de Camus.
Une mise en scène de toute beauté
S’appuyant sur l’équipe artistique qui constitue la marque de fabrique des spectacles d’Élisabeth Bouchaud (la série des Fabuleuses, Enquête de famille), la mise en scène de Benoît Giros s’inspire de l’atmosphère des films des années 1950. La bande musicale qui accompagne l’action renforce cette impression. Les lumières éclatantes du Luberon laissent place à celles de l’Algérie et de la Bretagne ; elles se tamisent lorsqu’on pénètre dans le cercle intime du bureau de l’écrivain ou du salon de sa mère. Derrière la tombe posée au sol se trouve un mur de crépi blanc sur lequel sont projetées des images vidéo. Le son est totalement intégré à l’action : bruits du vent, des bombes, du coup de frein, fracas de la tôle.
Dans cet écrin magnifique, le metteur en scène fait circuler agilement la pensée et les interrogations du Prix Nobel, l’histoire de la guerre d’Algérie et surtout les émotions traversées par les personnages. Du bel ouvrage.
Le Premier Homme, d’Élisabeth et Jean-Philippe Bouchaud, librement adaptée du roman d’Albert Camus (Éditions Gallimard)
La Reine Blanche – Paris
Du 4 au 14 juin 2026
Durée 1h15.
Du 4 au 25 juillet 2026 à 20h, sf jeudi à Avignon Reine Blanche – Festival Off Avignon.
Mise en scène de Benoît Giros
Collaboration artistique – Véronique Bret
Avec Félicien Juttner, Emmanuel Dechartre, Élisabeth Bouchaud, Jean Alibert
Scénographie de Luca Antonucci
Lumières de Philippe Sazerat
Vidéo de Thomas Bouvet
Création son de Madame Miniature
Costumes de Sarah Leterrier.