Valérian Guillaume © Laure Vasconi
Valérian Guillaume © Laure Vasconi

Valérian Guillaume, poète hors les murs

Alors que La Colline – théâtre national est fermée pour travaux, l’auteur et metteur en scène présente Sur les rails, un spectacle itinérant entre poésie, voix marginales et voyage immobile. Rencontre avec un artiste qui transforme le langage en territoire vivant.
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Dans un café près de Bastille, Valérian Guillaume parle avec intensité, sa voix est douce, ses mains animées par une pensée volubile. Sa conversation semble un prolongement naturel de son écriture, à la fois précise, curieuse et traversée d’images. Rien ne le prédestinait à devenir artiste. « Mon parcours est une anomalie », dit-il en souriant. « Je n’ai pas grandi dans un environnement où la culture allait de soi. C’est arrivé par accident, par transformation. »

Les mots comme promesse
Capharnaüm – poème théâtral de Valérian Guillaume © Fanchon Bibille
Capharnaüm – poème théâtral de Valérian Guillaume © Fanchon Bibille

Il se souvient d’une professeure de français qui, par une simple phrase, « toi aussi, tu peux aller au théâtre », lui a ouvert la voie vers un autre horizon « Les mots m’ont permis de transformer la boue en or », confie-t-il. Autodidacte, il passe son bac en candidat libre, découvre les auteurs comme on explore un continent, et s’invente une éducation poétique à la médiathèque. « Je suis un enfant de ces lieux où l’on peut consulter et emprunter les livres. Cela a nourri mon imaginaire. » Adolescent, il noircit des cahiers secrets. 

Arrivé à Paris, ces pages deviennent la matière de Désirades, son premier spectacle, monté en 2015 au Théâtre de Belleville, avec trois de ses camarades, Arthur DanielJean Hostache et Zoé Lizot« On ne savait pas ce qu’on faisait, on découvrait en le faisant. Ce tâtonnement m’a donné le goût du risque et la conviction qu’on peut apprendre en marchant. » Quatre ans plus tard, il fonde sa compagnie, à laquelle il donne le nom de ce premier essai théâtral. 

Depuis, Valérian Guillaume s’intéresse aux figures de la marge, à ceux qui inventent leurs propres routes. Son écriture, savante et vibrante, naît de cette tension entre débordement et précarité. Il parle souvent de son « nuage magique », une météorologie intérieure qu’il a appris à dompter. « Cest ma manière de transformer le trop d’énergie et de réflexion que jai en moi. » Ce geste d’équilibriste, entre foisonnement et discipline, guide toute sa recherche.

Les voix du dehors
Sur les rails de Valérian Guillaume © Tuong-Vi Nguyen
Sur les rails de Valérian Guillaume (Photo de répétition) © Tuong-Vi Nguyen

Son parcours universitaire, entamé presque à rebours, l’a mené jusqu’au Japon. Il y a découvert la calligraphie du shodō, la « voie de l’écriture », qui mêle souffle, mouvement et spiritualité. Cette rencontre a nourri sa thèse sur le corps de l’écriture, où il s’interroge sur la manière dont écrire peut devenir un geste scénique.

Ses influences dessinent une constellation singulière allant de Georges Perec à Rabelais, à l’écrivaine japonaise Sei Shōnagon, autant d’écrivains qui « tricotent les mots, mêlent l’argot et l’invention ». Il les considère comme des poètes punk avant l’heure. « J’aime les langues touffues, les mots sauvages, les glossolalies », dit-il. Ce goût du mélange irrigue aussi sa vision du théâtre, qu’il voit comme un espace de collision entre le réel et l’imaginaire, entre les vivants et leurs fantômes.

Ce qui l’inspire avant tout, ce sont les autres. « J’aime me laisser instruire par le monde, comme le dit Vinciane Despret. J’aime parler avec des inconnus dans les halls de gare, comprendre pourquoi une personne me dit telle chose à ce moment-là. » L’écriture devient un moyen de relier les voix dispersées, de coudre les étonnements. « Nous sommes si seuls dans nos vies. Le théâtre permet de battre à la même fréquence et, utopiquement, de faire cœur. »

Un spectacle itinérant
Sur les rails de Valérian Guillaume © Clara Benoit-Jacoby
Sur les rails de Valérian Guillaume © Clara Benoit-Jacoby

De cette attention au monde est né un projet imaginé avec La Colline pendant la période des travaux. Avec le comédien Simon Jacquard, Valérian Guillaume a obtenu une bourse de création réservée aux duos auteur-acteur. « C’était un temps offert pour chercher, lire, bifurquer, permettre de tâtonner, de tenter sans attente de résultat, ». Le texte, longtemps mûri, s’est imposé d’un seul souffle, « écrit comme on prend un train dans la nuit », aime-t-il dire en citant Truffaut. Lorsque La Colline a entamé ses travaux, Wajdi Mouawad et son équipe lui ont proposé de poursuivre cette aventure, mais de le faire hors les murs. L’idée d’explorer le quartier autour du théâtre l’a immédiatement séduit. « On voulait amener la beauté, la langue, la bizarrerie dans des lieux non dédiés. » 

La pièce s’inspire d’une figure réelle, Martial Richoz, l’«homme-bus» de Lausanne. Dans les années 1980, cet homme passionné de trolleybus, empêché de conduire à cause de sa différence, avait inventé son propre réseau imaginaire. Il imitait les sons, incarnait les passagers, dessinait ses lignes sur les trottoirs. « Il avait trouvé dans le fait de faire le bus la plus belle chose au monde. » Devenu une figure locale, il fut pourtant interné après une simple pétition de voisins. Pour Valérian Guillaume, il incarne la beauté fragile des existences que la société ne sait pas accueillir.

Un conte du présent
Sur les rails de Valérian Guillaume © Clara Benoit-Jacoby
Sur les rails de Valérian Guillaume © Clara Benoit-Jacoby

L’auteur n’a pas voulu raconter une biographie. « Je voulais écrire un conte du présent », dit-il. Sur les rails se compose de quatorze “stations”, spirituelles et géographiques, « comme des vitraux qui montrent le développement de son imaginaire ». L’homme-bus y marche sur la ligne ténue entre jeu et folie, imagination et enfermement. « Un enfant qui ne joue pas est inquiétant, un adulte qui joue trop lest aussi. »

La scénographie se veut d’une grande simplicité. Juste un tapis, un acteur, et deux enceintes. Simon Jacquard y incarne tous les personnages, dans une traversée où chaque lieu devient une halte. Le spectacle se déploie à La Villa Belleville, à la mairie du XXᵉ, à Césure ou encore à La Lucarne d’Ariane. Cette forme itinérante, conçue comme un premier geste, donnera naissance à un spectacle en boîte noire, Qui c’est celui-là ?, attendu au TNB en 2026. Elle s’inscrit dans une trilogie ouverte avec Nul si découvert, et prolongée, peut-être, par La Destination, adaptation de son roman publié chez Actes Sud.

Un théâtre du lien

À la terrasse du café, Valérian Guillaume poursuit la conversation, les yeux brillants. Il dit qu’un artiste, c’est « un homme-monde ». Chez lui, il n’y a pas de posture, simplement des évidences. Dans sa voix, on entend cette croyance dans la possibilité d’un art poreux au réel, capable de relier les êtres et les rêves.

Son théâtre, à la fois concret et métaphorique, avance à sa manière, obstinée et libre, cherchant à chaque virage ce point de rencontre où la poésie rejoint la vie.


Sur les rails de Valérian Guillaume
Création itinérante
La Colline – Théâtre National
Du 4 au 14 novembre 2025
durée 50 min

Mise en scène de Valérian Guillaume
Avec Simon Jacquard
Musique de Victor Pavel
Scénographie de James Brandily
Costumes de Paloma Donnini

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