© Simon Gosselin

Quand la ville se lève : Les racines de la résistance

Au 11•Avignon, Charlotte Lagrange, nouvelle directrice du Théâtre du Préau, CDN de Normandie-Vire, transforme le public en témoin d'un projet d'aménagement qui révèle les mécanismes de la gentrification, de l'artificialisation des terres et de la dépossession.
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Lorsque le public entre dans la salle, Christina (Olive Malleville) et son collaborateur, également ami d’enfance, Raphaël (Mathias Bentahar), sont déjà à l’œuvre. Veste blanche, cheveux lâchés, Louboutin aux pieds, elle accueille les spectateurs comme des habitants conviés à une réunion publique autour du futur plateau Paris-Saclay. Tous prennent place autour d’une maquette dessinée sur un vaste damier blanc dont les rectangles figurent autant de parcelles cadastrales que les contours d’une ville-monde encore à inventer.

© Simon Gosselin

Nous sommes en 2012. Le Grand Paris porte l’ambition de bâtir à sa périphérie ouest, une cité d’un nouveau genre où grands groupes, laboratoires, universités, habitants et agriculteurs cohabiteraient dans une harmonie affichée où l’innovation irait de pair avec le respect de la nature. Une promesse qui passe pourtant par la transformation de vastes terres agricoles. Christina déroule un argumentaire parfaitement maîtrisé. Chaque mot est pesé, chaque sourire calibré. La maquette doit rendre le projet incontestable.

Jusqu’à ce qu’une agricultrice (Cécile Coustillac) se lève. En elle, la jeune femme trop sûre d’elle croit reconnaître sa mère. Ses certitudes vacillent, le discours soigneusement préparé se fissure et un passé longtemps tenu à distance ressurgit. Ce qui n’était qu’une réunion publique devient soudain une histoire de filiation, de terre et de mémoire.

Le territoire comme champ de bataille

À travers une construction en allers-retours entre présent et souvenirs, Charlotte Lagrange tisse une fiction nourrie d’un important travail d’enquête sur les politiques d’aménagement du territoire. Sans jamais renoncer au théâtre, elle révèle les logiques de domination qui traversent l’urbanisation contemporaine. Derrière les discours sur l’attractivité, la modernisation ou la transition écologique apparaissent les mécanismes d’éviction des habitants les plus modestes et la spéculation foncière qui transforme villes comme terres agricoles en produits financiers.

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Alternant récits et scènes d’un réalisme saisissant, Charlotte Lagrange donne chair aux conséquences de ces décisions administratives. Elles déplacent les familles, déracinent des territoires et creusent des fractures invisibles. Jamais réduits à de simples porte-parole, les personnages avancent avec leurs contradictions donnant au spectacle toute sa puissance.

La distribution porte pleinement cette démonstration. Olive Malleville compose une Christina complexe, ado rebelle, working girl tentée de cacher au mieux les fantômes qui la rongent. Mathias Bentahar, Chloé Ploton, Jean-Baptiste Verquin et Cécile Coustillac passent avec une remarquable fluidité d’un personnage à l’autre. Une veste, un détail de costume, une inflexion de voix suffisent à faire surgir une autre époque ou un autre visage. Cette économie de moyens donne à la mise en scène un rythme constant et une remarquable lisibilité.

Quand la terre reprend la parole

Peu à peu, le réel se dérègle. Christina finit par douter du projet qu’elle défend tandis que la nature s’infiltre partout, jusque sous le parquet impeccablement ciré de l’appartement haussmannien d’un investisseur persuadé que tout peut s’acheter.

À mesure que ses certitudes vacillent, la mise en scène quitte progressivement le seul terrain du réalisme. Les racines deviennent une force de résistance, silencieuse mais irrépressible. Elles fissurent les certitudes des personnages autant que le béton qui prétend les contenir, rappelant qu’aucun territoire ne se laisse définitivement domestiquer.

Sans jamais sacrifier la complexité de son propos à la démonstration, Quand la ville se lève interroge notre rapport à la propriété, à l’habitat et à la mémoire des lieux. En faisant dialoguer l’intime et le politique, Charlotte Lagrange signe une pièce sensible et profondément actuelle sur ce que l’on construit, ce que l’on détruit et ce qui, malgré tout, résiste.


Quand la ville se lève de Charlotte Lagrange
11.AvignonFestival Off Avignon
du 4 au 23 juillet 2026
durée 1h20

Tournée
19 au 21 novembre 2026 au Préau, CDN de Normandie-Vire
2 au 4 décembre 2026 au Théâtre de l’Union, CDN du Limousin, Limoges
10 et 11 décembre 2026 au Théâtre Joliette, Marseille
19 janvier 2027 au Théâtre du Fil de l’Eau, Pantin
31 mars 2027 au Salmanazar, Scène conventionnée d’Épernay
14 mai 2027 à l’Espace 110, Scène conventionnée d’Illzach

Avec Mathias Bentahar, Cécile Coustillac, Chloé Ploton, Olive Malleville et Jean-Baptiste Verquin
Collaboration artistique – Johanne Débat
Scénographie de Salomé Bathany
Création costume d’Aude Désigaux
Collaboration à l’écriture physique – Guillaume Le Pape
Composition musicale de Julien Lemonnier
Création son et régie son/plateau de Paul Bertrand
Création lumière et régie générale d’Edith Biscaro, en binôme avec Clément Balcon
Décors d’Ateliers du Préau

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