La première chose que l’on remarque chez Lisa Perrio est son immense sourire « Ultra Brite », rehaussé par deux petites fossettes et un regard pétillant de malice. La deuxième est que son pantalon pied-de-poule se confond avec le revêtement de la banquette du café où elle nous reçoit. « C’est tout un art ! », explique-t-elle dans un grand éclat de rire. Étant « une incorrigible bavarde », elle craint que l’entretien dure plus longtemps que prévu. Ce ne sera pas le cas, sa parole au débit rapide sait être concise.
Une petite sirène nageant sur scène

Lisa Perrio découvre pour la première fois le plaisir de jouer à La Rochelle, pendant les vacances. Sa mère, désirant être « tranquille la journée », l’inscrit à l’activité théâtre proposée par le centre où la famille a loué un appartement. La petite fille de six ans obtient le premier rôle, celui d’une sirène, et apprend le texte par cœur. « Je suis tombée tout de suite amoureuse de ça ! » Sa décision est prise, elle l’annonce à ses parents : elle veut « faire du théâtre ».
De retour à Saint-Étienne, sa ville natale, ses parents l’inscrivent à l’Espace Boris Vian, où, tous les mercredis matins, elle suit avec assiduité le cours de théâtre. À son entrée au collège, Lisa s’inscrit au club théâtre. Devenue lycéenne, elle intègre les cours de la Comédie de Saint-Étienne. Là où d’ordinaire les parents commencent à s’inquiéter, les siens tracent pour elle son avenir en lui parlant de Paris, de la Classe libre du cours Florent. Que leurs enfants deviennent artistes – son frère est musicien – n’est pas un problème pour eux. « Mais nous devions faire les meilleures études. »
Un parcours sinueux
Lisa Perrio, rêvant alors de cinéma, décide de s’inscrire à l’ENS Louis-Lumière. N’ayant pas l’argent nécessaire pour y aller, il lui faut demander une bourse. « Et je foire les inscriptions ! » Du coup, elle part en fac de lettres à Saint-Étienne, où elle passe un an « à lire du théâtre et de la littérature, à parfaire ma culture. » L’idée est d’arriver avec armes et bagages dans le métier. Mais pour monter à Paris, il faut de l’argent.
L’étudiante bifurque en BTS commerce et se trouve à vendre des automobiles chez un gros concessionnaire de Saint-Étienne. Un ami lui propose de participer avec lui au premier Mobile Film Festival avec le challenge « un portable, une minute, un film ». Prise par le temps, elle propose à son ami de « faire une nana qui parle à son reflet ». Quelque temps plus tard, elle est convoquée à Paris pour la remise des prix.
Le saut dans le vide
Lisa fait un aller-retour rapide pour recevoir des mains de Claude Lelouch le prix de la meilleure actrice, devant un parterre d’agents et de directeurs de casting. « Ils voulaient tous me voir et j’étais coincée avec mes voitures à vendre ! » Sur un coup de tête, prenant son courage à deux mains, elle donne sa démission. Encore toute fébrile de son audace, elle appelle sa mère pour lui annoncer son coup de folie. Celle-ci lui rétorque : « Enfin, tu vas enfin faire ce que tu aimes, ma fille ! » Pendant un an, Lisa enchaîne les petits boulots pour remplir son bas de laine. « Et je suis montée à Paris avec mes petites économies.«

La petite Stéphanoise trouve à louer une chambre chez une ancienne Claudette et s’inscrit au cours Florent dans l’objectif d’atteindre le Graal, la Classe libre. Poussée par un de ses professeurs, Guillaume Lavie, elle passe dès la première année le concours d’entrée et le réussit. « Ce qui m’arrange énormément, car mes économies ne me permettaient pas de payer deux années supplémentaires ! » Son professeur de masque, l’éminent Georges Bécot, qui enseigne également au Conservatoire, lui parle de l’illustre institution. « Je me dis : Mais comment est-ce possible de passer toute la journée à suivre des cours, où l’on t’apprend à danser, à chanter, à jouer la comédie ? »
L’institution
Lisa tente alors les concours des grandes écoles de théâtre, le CNSAD, le TNS et, bien sûr, la Comédie de Saint-Étienne. « Et je les rate tous ! Pour la petite histoire, à Saint-Étienne, mon ami Makita Samba me donnait la réplique. Arnaud Meunier ne regardait que lui, moi je n’existais pas ! L’année d’après, je repasse le concours du Conservatoire. Cette fois-ci, je choisis des scènes que j’aime, qui me parlent. Et je suis reçue. »
Lisa y entre en 2013, l’année où Daniel Mesguich, alors directeur de l’institution, mis en cause par des élèves qui lui reprochent de maintenir « un lieu hors du temps et clos sur lui-même« , est remplacé en novembre par Claire Lasne. « Beaucoup de ma promo était très malheureux, alors que moi, pas du tout. J’en ai pleinement profité. C’est grâce au Conservatoire que j’ai rencontré Wajdi Mouawad, qui était intervenant en troisième année. » Il y a aussi Élise Chatauret, qui lui dit qu’elle la verrait plus dans le théâtre de boulevard, à faire rire, que dans le subventionné. « Le plus surprenant, c’est qu’on ne me donnait à travailler que des rôles de reines qui font la gueule ! La rupture de jeu, c’est quelque chose qui me passionne. J’adore changer très vite de personnage et d’attitude. En fait, j’ai toujours eu envie d’être sur scène et de faire rire aussi. »
L’humour entre en scène

C’est grâce à la metteuse en scène qu’elle croise la route de jeunes « qui faisaient des vidéos pour Golden Moustache sur Vine et YouTube. Dès qu’ils avaient besoin d’une comédienne, ils faisaient appel à moi. » Elle ouvre un compte sur Vine, y poste des mini-vidéos et gagne très vite des abonnés. À sa sortie du Conservatoire, Golden Moustache lui demande d’écrire et de jouer des vidéos humoristiques pour leur chaîne. « Et en même temps, je suis Talents Adami et appartiens au JTN (Jeune théâtre national), ce qui me fait travailler tout de suite, notamment sur un spectacle de masque formidable, Hamlet Circus, et avec Wajdi Mouawad ! »
Faisant fi des étiquettes qu’on vous colle très vite dans le métier, Lisa navigue entre ces deux mondes diamétralement opposés. Telle une artisane, elle apprend sur le tas, en empruntant le parcours classique des futurs humoristes : le FIEALD, le festival Printemps du rire et les petites salles.
Et se peaufine
« J’avais des idées, je sais incarner, mais je ne me sentais pas légitime dans l’écriture. » La jeune femme admire Florence Foresti et Muriel Robin, elle aussi passée par le Conservatoire. Elle est consciente qu’il lui faut trouver un comparse pour coécrire ses textes. Ce sera l’auteur Florian Nardone qui, après l’avoir vue au Point-Virgule, accepte de l’accompagner, en précisant : « C’est super ce que tu fais mais on va tout réécrire. Tu vas aller à la guerre et moi, je vais te donner les armures. » Ils repartent de « zéro », réécrivant le spectacle à partir de certains personnages. Il leur faut trouver un fil dramaturgique qui se tienne. Comme la comédienne ne souhaite pas jouer son propre rôle sur scène, Florian trouve une première solution. Elle jouera les personnages que Lisa croise dans sa vie. « Cette idée de me raconter à travers d’autres regards me plaisait beaucoup. »

Cela ne suffit pas, car la véritable question demeure, son coauteur lui ressassant toujours la même : « De quoi tu veux parler ? » Dépassant sa peur d’aborder l’intime, Lisa pense à sa relation avec son père. « On se dit que c’est quelque chose d’assez commun, au final, d’avoir des pères absents. » Or, à quelques jours des premières représentations du spectacle, son père décède. Que faire ? Comment parler de lui alors qu’il n’est plus là ? Sa mère lui donne la réponse : « C’est un bel hommage que tu peux lui rendre. Il sera avec toi sur scène. » Ils réécrivent, créant ce magnifique dialogue intérieur d’une fille qui compose avec l’absence définitive de son père. C’est compliqué, je t’expliquerai avait trouvé sa forme : une journée dans la vie de Lisa, qui croise des personnages hauts en couleur tout en devant faire le deuil de son père.
Une place à prendre
Tout s’enchaîne. Elle reprend sur les réseaux ses pastilles où elle se parle en miroir et se fait ainsi repérer. Elle intègre l’émission de Mathieu Noël sur France Inter, Zoom zoom zen. Pendant un an, avec ses deux coauteurs, Florian Nardone et Guillaume Pouget, elle écrit quotidiennement ses chroniques. Son spectacle démarre à la Nouvelle Seine et rencontre son public. Elle part en Chine avec Littoral de Wajdi Mouawad. N’ayant jamais abandonné l’idée que les « deux carrières » peuvent faire bon ménage, elle annulera des dates de son spectacle à Paris pour retrouver Littoral en février à Montpellier.
Et comme un bonheur ne vient jamais tout seul, le spectacle reprend à la Nouvelle Seine, cette fois deux jours par semaine, tandis qu’elle commence le tournage du prochain film de Simon Astier, avec pour partenaire Marina Foïs, qui s’est fait connaître par l’humour avec la troupe des Robins des Bois. On souhaite à Lisa Perrio le même beau parcours.


