Dans le hall bondé du Théâtre 13, sont suspendues trois tenues pailletées. Elle sont le fruits d’un long processus de création qui a permis à Anthony Martine de sortir pour la première fois de son rôle d’interprète afin de présenter enfin sa propre création. À côté de l’entrée de la salle figure un large poster où le ton est donné d’entrée de jeu : Quand on dort, on n’a pas faim promet un cocktail esthétique et politique inédit.
Histoires de la violence

Pour retracer les violences racistes et les assignations classistes qui ont marqué son entrée en classe préparatoire au Lycée Henri IV (et accessoirement son arrivée à Paris), Anthony Martine bricole un conte à l’esthétique résolument queer, quelque part entre Annie Ernaux et Shrek. Lip-sync, références à la scène ballroom (contre-culture queer, noire et latina, d’origine new-yorkaise, qui s’empare des codes de la mode) et costumes flamboyants, le jeune comédien qu’on a vu briller chez Émilie Rousset (Rituel 5 : La mort), Rébecca Chaillon (Plutôt vomir que faillir) ou plus récemment aux côtés du Munstrum Théâtre (Makbeth), se démarque avec une proposition singulière.
Le registre de la fable permet au comédien, auteur et metteur en scène de convoquer un imaginaire à la fois enfantin et aristocratique. Un monde de cour, où tout est apparence, hiérarchie, exclusion. Il y rejoue son enfance : celle d’un garçon condamné à se débattre dans les interstices d’une stratification sociale rigide. Ses camarades de classe, eux, ne manquent jamais de le remettre à « sa » place — au détour d’une référence, d’un mot, d’un photomontage raciste. Dans sa nouvelle vie sexuelle, il croit entrevoir une échappatoire. Mais là encore, fétichisme et violence l’attendent au tournant. À l’intersection des discriminations de classe, de race et d’identité sexuelle, le jeune adulte découvre, dans le cinquième arrondissement de Paris, la brutalité de l’entre-soi bourgeois Ce qu’il appelle, lui, le château.
Pas de côté esthétiques
Au cœur de cette métaphore filée, portée par la partition habile de Louise BSX — où se croisent hyperpop et sonorités médiévales — Paris Ardent, alter ego esseulé de Fanny Ardant, lui sert de guide spirituel. Ensemble, ils traversent les affres de Grindr. L’actrice y découvre, stupéfaite, la brutalité crue de ces rencontres d’un soir (ou d’un après-midi.)
Dans Quand on dort, on n’a pas faim, Anthony Martine imagine des pas-de-côté esthétiques pour exprimer le sentiment de décalage. Vêtu d’un costume de bouffon du roi — créé de toutes pièces par sa sœur, Merendys Martine, elle aussi présente sur le plateau — l’artiste retourne un à un les stigmates. Il se grime, pour rappeler le blackface. Il se contorsionne, pour déjouer les scripts sexuels imposés. Il s’amuse de l’excès, après avoir été sommé de se taire. Ce sont ces répertoires qu’investit Anthony Martine.
Bouffon realness

Dans ce conte, pour une fois, les personnes noires tiennent le premier rôle (et d’ailleurs, un rôle tout court). Chaque protagoniste trouve son alter ego. Son père, celui de l’ogre. Les bourgeois parisiens, celui des chevaliers. Et lui ? Tour à tour princesse en détresse et bouffon.
En rebattant les cartes, c’est un petit théâtre parisien qu’il vient révéler. Un théâtre dans lequel les rôles sont verrouillés. Rien d’étonnant à ce qu’Anthony Martine emprunte à la scène ballroom, cet espace pour imiter, pour « passer pour ».
Au bout du conte
Derrière ce triste divertissement où résonne en vérité le vécu de tant de personnes queers et/ou racisées, l’univers du rêve qui nous est promis tourne au cauchemar. Reste la présence salvatrice de Merendys Martine, tissant ce qui pourrait tout aussi bien être la tresse blonde de Raiponce qu’un cordon ombilical, pour arracher ce bouffon à sa solitude.
Malgré sa bouffonnerie apparente, Quand on dort, on n’a pas faim révèle avec finalement beaucoup de justesse la prégnance de systèmes racistes, classistes et hétéronormés. Explicitées dans la dernière partie du spectacle, à la fois podcast et télé-crochet, ces thématiques gagnent en lisibilité. Il semble toutefois un peu dommage que ce virage ampute le conte de son épilogue.
Quand on dort, on n’a pas faim d’Anthony Martine
spectacle dès 14 ans.
Théâtre 13 dans le cadre de la 18e édition du Festival Jerk Off.
1er au 11 octobre 2025
durée 1H15
Tournée
15 et 16 octobre 2025 au TU de Nantes dans le cadre du Festival Fauves
3 au 12 avril 2025 au Festival Mythos
Mise en scène et jeu d’Anthony Martine
Costumes et jeu – Mérèndys Martine.
Assistanat mise en scène – Fabien Chapeira
Dramaturgie de Léo Landon Barret.
Création musicale et musique live de Louise BSX, Création vidéo de Maël Kajdan, Création lumière de Jérome Baudouin.
Scénographie et accessoires de Shehrazad Dermé.
Assistanat scénographie – Maya Ali