Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer à la mise en scène ?
Olivia Corsini : Très jeune, les premières compagnies avec lesquelles j’ai travaillé m’ont plongée dans des expériences assez inédites, notamment avec le Teatro de los Sentidos, dirigée par le metteur en scène colombien Enrique Vargas, à Barcelone, tournée vers le théâtre immersif et sensoriel. Nous évoluions dans des espaces traversés par le public, mêlant théâtre et arts plastiques, ce qui exigeait une autonomie totale dans la proposition. Il fallait imaginer son propre territoire de jeu, penser l’espace comme une matière vivante.

Ensuite, chez Ariane Mnouchkine, le travail collectif et l’écriture d’improvisation ont renforcé ce rapport global à la création, où il devient naturel de parler décor, musique, atmosphère. Peu à peu, une nécessité s’est imposée. Porter un discours, ne pas simplement être au service d’une vision, mais en devenir le moteur. La mise en scène est devenue cet endroit de choix où le regard peut pleinement se déployer
Pourquoi monter Carver ?
Olivia Corsini : Il y a d’abord eu une lecture ancienne, presque énigmatique, quand j’avais une vingtaine d’années, lors d’un séjour en Australie. Le seul livre que j’avais glissé dans mon sac était un épais recueil de Raymond Carver, offert par un ami. À l’époque, cette écriture suspendue me laissait perplexe, comme si je n’avais pas encore les outils pour la recevoir, ni l’expérience nécessaire pour en saisir les silences et les failles.
Puis le confinement est arrivé, avec ses nuits blanches, sa solitude, ce silence étrange que nous avons tous traversé. En fouillant ma bibliothèque, je suis retombée sur ce même volume, en italien, et la relecture, près de trente ans plus tard, a pris une dimension bouleversante. La vie avait fait son œuvre entre temps, rendant cette parole soudain lisible, presque familière. Ce qui m’avait autrefois troublée désormais était proche.
Pourquoi avoir voulu porter cet univers au plateau alors qu’il semble si peu théâtral ?
Olivia Corsini : En effet, il ne raconte pas vraiment d’histoires, puisqu’il n’y a ni intrigue ni spectaculaire. Cette absence est devenue un véritable terrain de jeu. Je me suis imposé des contraintes, notamment refuser le recours évident à un narrateur ou à une voix off. J’ai préféré chercher à traduire cette intériorité par le son, l’image, les atmosphères. L’écriture de Carver est faite de descriptions, de silences, d’une poésie diffuse. Et c’est précisément la complexité de cette transposition qui en faisait un défi passionnant.
Qu’est-ce qui vous a profondément touchée dans son écriture ?

Olivia Corsini : Le regard qu’il porte sur ses personnages, même dans leur médiocrité, même dans leur égarement. Il y a une empathie profonde, jamais de mépris, jamais de condescendance. Ce regard-là devient un fil conducteur dans la mise en scène.
Il rejoint cette intuition formulée par Deleuze dans L’Abécédaire. « Si tu ne saisis pas le petit grain de folie chez quelqu’un, tu ne peux pas l’aimer. Si tu ne saisis pas son point de démence, tu passes à côté. Le point de démence de quelqu’un, c’est la source de son charme. » Carver donne accès à ce point de démence avec une douceur radicale, une neutralité habitée, comme s’il observait ses personnages avec la même tendresse que lui-même
Comment cette matière prend-elle corps sur scène ?
Olivia Corsini : Le premier enjeu était de dessiner l’intériorité, de rendre visible ce qui d’ordinaire reste enfoui. La question était presque picturale. Comment donner une forme à ce qui ne se dit pas. Cette recherche a guidé chaque choix, chaque rythme, chaque silence. Il ne s’agissait pas d’illustrer, mais de rendre sensible une vibration, une faille, une présence dans les espaces et dans les corps.
Le choix des acteurs semble déterminant dans ce processus.
Olivia Corsini : Je cherchais des acteurs et actrices avec des corps qui portent une histoire, des présences non neutres, des voix marquées. Pas des corps lisses, encore moins des corps bourgeois. Chez Carver, on parle d’un monde populaire, blessé, abîmé par la vie. Il me semblait essentiel que ces trajectoires s’inscrivent physiquement au plateau. L’intergénérationnel est apparu comme une évidence, la question du temps y étant fondamentale. Chaque rencontre avec les acteurs a été guidée par cette capacité à raconter quelque chose de leur propre humanité, même dans l’immobilité.
Pourquoi avoir choisi de rejoindre la distribution lors de la tournée ?

Olivia Corsini : Cela s’est imposé dans une forme d’évidence. Il a fallu remplacer une actrice. Le rôle de la femme coincée dans un cadre conjugal résonnait avec mon envie d’interroger le couple, le temps, la place que l’on occupe. Et en tant qu’actrice femme hétérosexuelle dans la quarantaine, j’ai pensé avoir les outils pour le faire.
Le spectacle laisse affleurer une dimension politique sans jamais devenir militant.
Olivia Corsini : Il était important de faire entendre une réflexion sur ce que le capitalisme et le néolibéralisme font à nos âmes, sur cette pression absurde à réussir seul, sur ce mensonge moderne du “si tu veux, tu peux”. Carver décrit déjà cette injonction, cette solitude imposée, cette violence sourde qui marque les êtres dès la naissance. Le spectacle s’inscrit là, dans cette résonance contemporaine, sans asséner, sans surligner, mais en laissant affleurer une pensée sous la peau.
En quoi Carver nous parle aujourd’hui ?
Olivia Corsini : Parce qu’il dévoile la mécanique d’un monde qui pousse chacun à porter seul le poids de son existence. Il raconte l’échec, la fragilité, l’impossibilité parfois de s’en sortir. Et paradoxalement, il le fait avec une immense délicatesse. Il ouvre un espace où l’on peut se reconnaître, se regarder, accepter cette part défaillante qui nous constitue.
Toutes les petites choses que j’ai pu voir d’après les nouvelles de Raymond Carver
Création à l’Espace des arts – Chalon-sur-Saône
13 au 15 mai 2025
durée 1h30 environ
Tournée
2 au 4 décembre 2025 à la Scène nationale Sénart
7 au 17 janvier 2026 au Théâtre du Rond-Point Paris
5 au 16 mai 2026 aux Célestins, Théâtre de Lyon
Dates passées
21 au 23 mai 2025 à Châteauvallon-Liberté SN Toulon
20 et 21 novembre 2025 à la MC2 de Grenoble
25 novembre 2025 à la Maison-Nevers
27 et 28 novembre 2025 à la Maison de la Culture de Bourges
Mise en scène et adaptation d’Olivia Corsini, Cie Wild Donkeys
Avec Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Arno Feffer, Nathalie Gautier, Carine Goron, Tom Menanteau
Collaboration artistique de Leïla Adham et Serge Nicolaï
Assistanat à la mise en scène – Christophe Hagneré
Scénographie et costumes de Kristelle Paré
Création sonore de Benoist Bouvot
Création lumière d’Anne Vaglio
Chorégraphie de Vito Giotta
Régie générale et lumière de Julie Bardin Régie
son (en alternance) Samuel Mazzotti, Rémi Base
Régie plateau Régis Mayer