Derrière un voilage moiré d’argent, en lieu et place de l’habituel rideau rouge séparant la salle de la scène, le public prend place. C’est directement sur le plateau que sont installées les tables du cabaret. Un bar accueille les spectateurs tandis que quelques praticables émergent au milieu de portants débordant de costumes pailletés, baroques et extravagants. Déjà, les Cow-boys électriques – Luca Fiorello, Thomas Jubert, Thomas Nicolle, Guillaume Bosson – investissent l’espace. On les reconnaît à leurs tenues en jean couvertes de broderies et de sequins, ainsi qu’à leurs chapeaux ornés de guirlandes lumineuses. Ils circulent entre les rangs, plaisantent, chantonnent et installent une atmosphère chaleureuse et délicieusement décalée.
Puis, à la manière d’un improbable télé-crochet, chacun vient faire entendre sa voix dans des reprises country, pop ou jazz. De L’Amérique de Joe Dassin à The City of New Orleans d’Arlo Guthrie, toutes convoquent une Amérique fantasmée, celle des années 1970, quand tout semblait encore possible, entre les nuits de la Factory de Warhol et l’émergence d’une contre-culture glamour, exubérante et marginale.

La configuration cabaret fonctionne à merveille. Elle donne immédiatement corps aux deux Edith, mère et fille, et transforme le spectacle en espace de proximité, de jeu et de débordement. Très vite, Pierre Maillet fait du Reno Sweeney un refuge pour toutes les marges américaines, un lieu de vie interlope où tout est possible, le pire, le triste, comme le queer et l’exubérance. C’est dans ce vivier de figures hautes en couleur qu’apparaissent Edith Bouvier Beale et sa fille Little Edie. Tante et cousine de Jackie Kennedy, elles furent les héritières déchues de l’aristocratie américaine, vivant recluses dans leur immense manoir quasi en ruine de Grey Gardens, à East Hampton, au milieu des animaux, des détritus et des vestiges d’un passé révolu.
Les reines déchues de Grey Gardens
En 1975, les frères Albert et David Maysles consacrent un documentaire devenu culte à ces deux femmes hors normes. Dans leur propriété délabrée, menacée par les services sanitaires, mère et fille vivent coupées du monde, oscillant sans cesse entre tendresse, règlements de comptes, fantasmes artistiques et folie douce. Les cinéastes captent leur quotidien comme un spectacle permanent. Les Beale chantent, dansent, se disputent, rejouent leur passé glorieux et transforment leur déchéance en étrange théâtre intime.

C’est cette matière que Sara Stridsberg adapte dans L’Art de la chute. Pierre Maillet, lui, choisit d’en faire autre chose qu’un simple récit biographique. Il morcelle le texte, le détourne, le fait exploser dans une forme hybride où le théâtre, le concert et le cabaret se mélangent sans cesse. Tout part du Reno Sweeney, ce cabaret où Little Edie se produisit après la mort de sa mère. Depuis les coulisses de ce lieu presque fantomatique, les souvenirs affluent, les scènes se recomposent et les figures du passé surgissent dans un joyeux désordre.
Le spectacle avance ainsi par éclats. Une chanson ouvre sur une dispute. Une confession bascule dans le burlesque. Une scène absurde laisse soudain apparaître une profonde mélancolie. Pierre Maillet ne cherche jamais à ordonner ce chaos. Au contraire, il en fait la matière même du spectacle.
Un cabaret du débordement
Dans cette performance musicale totalement borderline, Frédérique Loliée impressionne. Sa Little Edie, excessive et fébrile, semble constamment lutter contre elle-même. Passant d’un costume à un autre, tous faisant référence aux tenues qu’ont réellement portées des deux femmes, elle minaude, provoque, explose, cabotine avec une énergie féroce avant de laisser apparaître, presque malgré elle, une immense fragilité. Derrière l’exubérance, l’actrice fait affleurer les failles d’une femme empêchée, rêvant encore d’une carrière et d’une liberté qui lui auront toujours échappé.
Face à elle, Pierre Maillet compose une Big Edie aussi flamboyante, délurée qu’étouffante. Drapée dans sa propre décadence, imprévisible, drôle jusqu’à l’absurde, elle règne sur ce petit monde en ruine avec une autorité grotesque et bouleversante. Entre les deux femmes circule un mélange toxique d’amour, de dépendance, de jalousie et d’admiration. Le spectacle saisit avec finesse cette relation faite de violences, d’attachements maladifs et de fidélité absolue.
Autour d’elles, les Cow-boys électriques insufflent une énergie permanente. Tantôt musiciens, tantôt personnages secondaires, amants, animaux ou figures délicieusement décalées surgies du passé, comme cette Jacky O’ reine sexy de l’électro, ils accompagnent les métamorphoses du récit avec un plaisir communicatif. Leur présence donne au spectacle son rythme et sa liberté. Rien n’est figé, tout déborde, bifurque tout azimut.
Une fête triste et magnifique

Pierre Maillet parvient à faire cohabiter l’hystérie permanente et une profonde tristesse. Derrière les paillettes, les chansons et les outrances se dessine peu à peu le portrait d’un monde à l’agonie, qui résonne étrangement avec aujourd’hui. Celui d’une aristocratie américaine, incapable de survivre à son propre mythe, fracassée contre un nouveau monde vulgaire et capitaliste à outrance. Celui aussi de deux femmes trop libres, trop fantasques ou trop inadaptées pour réellement trouver leur place ailleurs que dans les ruines de Grey Gardens.
Le spectacle pourrait facilement sombrer dans la caricature ou le kitsch. Il choisit au contraire de rester du côté des corps fragiles, des rêves abîmés et d’une liberté sans cesse reconquise dans le jeu, la musique et l’excès. Ce désordre permanent, ce refus du bon goût et des cadres trop propres deviennent alors profondément émouvants.
Avec Edith Beale au Reno Sweeney, Pierre Maillet signe un cabaret théâtral généreux, foutraque et incandescent. Une fête déglinguée où la décadence devient un art de vivre et où deux figures oubliées retrouvent, le temps d’une soirée, toute leur lumière.
Envoyé spécial à Redon
Edith Beale au Reno Sweeney de Pierre Maillet d’après L’Art de la chute de Sara Stridsberg
spectacle créé le 4 novembre 2025 à la Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace
duré 1h50 environ
Tournée
6 & 7 mai au Canal Théâtre, Redon
19 au 31 mai 2026 au Théâtre du Rond-Point, Paris
Traduction de Marianne Ségol
Adaptation et mise en scène de Pierre Maillet & les Gens Déraisonnables
Avec Frédérique Loliée, Pierre Maillet, Luca Fiorello, Thomas Jubert, Thomas Nicolle, Guillaume Bosson
Scénographie et lumières de Nicolas Marie
Régie générale de Thomas Nicolle
Création son de Guillaume Bosson
Musique de Guillaume Bosson et Luca Fiorello
Costumes de Zouzou Leyens
Collaboration costumes – Isabelle Airaud et Mathys Parmentier (stagiaire)
Perruques et maquillages de Cécile Kretschmar
Accompagnement dramaturgique et développement de projet – Aurélia Marin