© Mathieu Doyon

ODE de Catherine Gaudet : Une histoire de love

Au Tandem à Douai, la chorégraphe canadienne présente ODE, pièce pour onze interprètes qui clôt sa tournée européenne. Une danse qui met les corps à l’épreuve du collectif, où le geste répété finit par s’imposer comme une règle, et où l'idée d'amour s'acharne à exister dans un monde saturé, lancé à toute vitesse.
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Le plateau impose d’emblée sa nudité. Dans une boîte noire, vide, dix corps vêtus d’étranges justaucorps lâches, déclinés du rose layette au plus criard, font face au public. Immobiles, ils fixent la salle d’un regard frontal, presque défiant. À l’arrière, un onzième danseur, relégué au fond, bat la mesure. Calé sur le tic-tac d’un métronome, il installe la cadence bien avant que le mouvement ne surgisse.

La mécanique du collectif
© Mathieu Doyon

Puis les corps s’engagent. Les visages restent impassibles, mais la rythmique s’infiltre, gagne du terrain. Un balancier s’installe, de droite à gauche. Les bras s’ouvrent, se tendent, reviennent. Le geste est net, tranché. Les corps se figent, repartent. La mécanique s’ancre. Le tempo accélère – quatre temps, trois, bientôt plus un alignement presque forcé sur le métronome. Les souffles se calent, se raccourcissent. La machine s’emballe, impose sa loi. Rien ne semble pouvoir l’arrêter, pas même la limite physique.

À regarder ces mouvements géométriques, presque uniformes, on pense à une séance de gym poussée à l’extrême, à un effort collectif devenu langage. Mais sous cette apparente simplicité, l’écriture chorégraphique révèle une précision redoutable.

Tenir, encore

Chez Catherine Gaudet, que l’on retrouvera en mai au Carreau du temple dans le cadre du festival Jogging, le geste use. Répéter, tenir, absorber la cadence, faire face à l’usure. Ce qui paraît minimal devient, par accumulation, une contrainte qui épuise les corps. L’engagement est total, physique autant que mental. Les interprètes – Rodrigo Alvarenga-Bonilla, Clara Biernacki, Stacey Désilier, Francis Ducharme, Jimmy Gonzalez, Motrya Kozbur, Chi Long, Scott McCabe, James Phillips, Geneviève Robitaille & Lauren Semeschuk – ne cherchent pas l’effet. Ils s’installent dans la durée, sur cette ligne fragile où la maîtrise flirte avec l’épuisement.

Le mot surgit alors, presque comme un appui : « love ». Quatre lettres calées sur le métronome. Très vite, le mot devient mantra. Les voix s’accordent, se désunissent. On crie, on murmure, on martèle. Le langage se dérègle à mesure que la vitesse augmente. Le sens se perd quelque peu dans la répétition, devient matière sonore, brute. Une insistance qui finit par saturer l’espace.

L’ivresse et la faille
© Mathieu Doyon

À mesure que la pièce avance, le flux s’intensifie. Le groupe oscille entre communauté en quête d’élévation, quelque chose qui tient de l’épreuve collective et de la  mécanique communautaire hors de contrôle. Les corps de tout âge, de toute morphologie et loin des standards uniformisés, se rapprochent, composent des blocs, puis éclatent. L’unisson rassure, avant de devenir étouffant.

Dans cette montée continue, quelque chose se trouble, fugace, presque invisible. Un « help » surgit, aussitôt englouti. Le collectif reprend le dessus. Love redevient l’unique mot d’ordre.

ODE progresse ainsi, sans relâche. L’énergie galvanise autant qu’elle contraint. À force d’être répétée, l’idée d’amour se charge d’une violence sourde. Elle dit autant le désir d’adhésion que l’épuisement d’un monde qui accélère sans pause, où les mots autant que les actions s’usent dans un zapping permanent. 

Au bord de l’épuisement 

Ce qui frappe, ce n’est pas la virtuosité, mais l’endurance. Une intensité maintenue, sans échappée. Les onze interprètes, tous impressionnants, tiennent, traversent la fatigue, s’abandonnent à la mécanique. Peu à peu, la pièce déborde du plateau, contamine la salle, installe un état où le rythme devient perception.

Quand tout s’emballe et que le mot continue de circuler, quelque chose persiste. Un écho qui s’accroche. On en sort déplacé. Impossible d’en sortir indemne.

Envoyé spécial à Douai

ODE de Catherine Gaudet
créé en juin 2024 dans le cadre du Festival TransAmériques (FTA)
Tandem – Scène nationale – Hippodrome de Douai
le 16 mars 2026
durée 1h

Chorégraphie de Catherine Gaudet 
Avec Rodrigo Alvarenga-Bonilla, Clara Biernacki, Stacey Désilier, Francis Ducharme, Jimmy Gonzalez, Motrya Kozbur, Chi Long, Scott McCabe, James Phillips, Geneviève Robitaille, Lauren Semeschuk 
Musique originale d’Antoine Berthiaume avec la voix de Myriam Leblanc 
Direction des répétitions & conseil dramaturgique de Sophie Michaud 
Costumes de Marilène Bastien 
Lumière d’Alexandre Pilon-Guay 
Coaching vocal de Frannie Holder 
Spatialisation sonore de Larsen Lupin 
Régie son de Guy Fortin.

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