Katerina Andreou & Mélissa Guex © Blandine Soulage

Mélissa Guex et Katerina Andreou : « On peut créer un univers ensemble avec presque rien »

Présenté au Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre de Tempo Forte, Shout Twice scelle la rencontre de deux performeuses et créatrices dont les pratiques brouillent les frontières entre danse, concert et performance. Une pièce traversée par le son, envisagé autant comme matière que comme territoire commun.
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Comment vous êtes-vous rencontrées et à quel moment avez-vous senti qu’il y avait un terrain commun à explorer ?

Katerina Andreou : On s’est rencontrées grâce à la chorégraphe Maud Blandel, qui suivait nos parcours respectifs en tant que créatrices et performeuses. Elle avait l’intuition qu’il pouvait y avoir un dialogue entre nos pratiques. Mais c’est vraiment sur le plateau de Bless This Mess, ma première pièce de groupe créée en 2023, où Mélissa était interprète, que nous avons appris à nous connaître.

À ce moment-là, je travaillais autour de la confusion, du bruit permanent du monde, de cet état mental saturé qui peut malgré tout produire du jeu, de l’absurde, de la fiction. Très vite, avec Mélissa, il y a eu une circulation extrêmement fluide. Une manière commune d’entrer dans les choses, physiquement et intuitivement.

© Blandine Soulage

On improvisait beaucoup. Avec très peu d’éléments – une ambiance sonore, un accessoire, parfois presque rien – on ouvrait déjà des espaces. Il existait un langage performatif commun, une compréhension immédiate, assez rare. Rien n’était laborieux. Et puis il y avait cette intensité partagée dans la présence au plateau, quelque chose de très engagé, parfois très frontal. Très vite, on s’est retrouvées à produire ensemble, presque à crier ensemble. C’est là qu’est née l’envie de prolonger cette rencontre dans une forme de duo.

Mélissa Guex : Oui, il y avait quelque chose d’évident, une manière instinctive de travailler, mais aussi des imaginaires qui se répondaient. On partageait cette envie de pousser les états physiques, de traverser des matières sonores, de transformer le corps.

Et au-delà du plateau, il y avait surtout l’envie de poursuivre une collaboration humaine et artistique dans le temps. Pas seulement refaire un projet ensemble, mais voir jusqu’où cette rencontre pouvait nous emmener.

Comment vos univers se sont-ils concrètement rencontrés pour créer Shout Twice ?

Katerina Andreou : Le point de départ, c’était l’improvisation. C’est resté notre outil central. Pendant Bless This Mess, cette facilité à improviser ensemble était déjà apparue très clairement. Avec très peu d’éléments, un espace commun s’ouvrait immédiatement.

La création s’est construite à partir de longues séquences d’expérimentation : tester des situations, des états, des dynamiques. Certaines matières venaient de nos recherches personnelles, mais beaucoup surgissaient directement de l’échange. Ensuite, il a fallu revenir sur cette masse de matériaux, la déconstruire, la déplacer et la recomposer. Le spectacle s’est fabriqué dans ce va-et-vient entre quelque chose de très brut et un travail de composition beaucoup plus précis.

Mélissa Guex : Ce qui nous a liées très fortement dès le départ, c’est le rapport au son. Même si nos esthétiques diffèrent, nous avons une manière commune d’écouter et de construire à partir du sonore. Très vite, le travail s’est organisé presque comme celui de musiciennes. Les rythmes, les intensités, les ruptures étaient pensés comme la composition d’un morceau.

La structure de Shout Twice s’est élaborée comme une partition, avec des montées, des suspensions, des moments contemplatifs et d’autres beaucoup plus saturés ou frontaux. Ce n’est pas une dramaturgie narrative au sens classique. Ce qui relie les séquences relève avant tout d’une dramaturgie sonore.

Et ce qui était très beau, c’est que chacune pouvait évoluer dans cette matière tout en gardant sa singularité. Le son devenait un espace commun où les individualités pouvaient coexister, se contaminer, parfois se confondre.

Katerina Andreou : Composer un spectacle revient presque, pour nous, à composer un paysage sonore où les corps évoluent. Le mouvement, la voix, les objets : tout était pensé ensemble. Parfois, nous pouvions danser très longtemps avant qu’un son apparaisse. À d’autres moments, c’était un rythme ou une vibration qui faisait naître le mouvement. Ensuite, la question consistait à structurer tout cela, à créer une ligne d’écoute capable de porter la pièce.

Il y a cette sensation, par moments, de ne plus distinguer qui est qui. Comment travaillez-vous cette porosité des identités ?
Shout twice de Katerina Andreou et Mélissa Guex © Blandine Soulage

Katerina Andreou : Ce n’était pas un objectif formulé au départ. Ce sont surtout les retours du public qui nous ont fait prendre conscience de cette confusion possible entre nous. Mais il existait malgré tout un intérêt pour l’anonymat, pour l’idée de multiplicité. Pas dans le sens de se « désidentifier » complètement, mais plutôt dans celui de sortir d’une identité fixe, devenir multiple, laisser apparaître autre chose.

Mélissa Guex : Cette question traverse déjà nos travaux respectifs. Il y a chez nous un rapport à la foule, au fait de se transformer, de devenir plusieurs. Shout Twice prolonge cette recherche à travers des gestes simples : se camoufler, se dévoiler, faire partie d’un groupe puis en émerger à nouveau.

Les accessoires, les perruques, les différentes apparitions ne construisent pas vraiment des personnages. Ils ouvrent plutôt des états, des affects, des façons différentes d’être au monde. Chaque élément fait surgir une énergie particulière.

Et surtout, il n’y avait pas l’envie de faire une pièce « sur nous ». Il ne s’agissait pas de nous mettre au centre pendant cinquante minutes, mais de laisser circuler d’autres imaginaires, d’autres projections possibles à travers les corps.

Katerina Andreou : Chaque transformation devient aussi un outil de travail. Une manière de déplacer les intensités, les affects, les rapports au monde. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas tant la métamorphose spectaculaire que les possibles qu’elle ouvre.

Le son est omniprésent, travaillé dans ses moindres textures. Comment avez-vous articulé cette matière avec le mouvement ?

Mélissa Guex :  Il y avait cette envie de travailler comme des musiciennes, à partir de matières très brutes. Les triangles, les grelots, les petites percussions ont été abordés comme de véritables instruments. Toute une recherche s’est développée autour de leur résonance, de leur présence physique, de leur capacité à habiter l’espace.

Le travail sonore s’est aussi construit avec Cristian Sotomayor, collaborateur régulier de Katerina, qui nous a accompagnées sur la diffusion et la spatialisation du son. Cela demandait beaucoup d’écoute et de précision. À certains moments, l’attention se portait presque exclusivement sur la matière sonore ; à d’autres, davantage sur le corps. Puis progressivement, les deux se sont mélangés jusqu’à devenir une seule matière performative.

Katerina Andreou : Le son et le corps n’ont jamais été séparés dans le processus. Même pendant les longues improvisations, ils étaient déjà entremêlés. Une longue séquence de danse pouvait faire apparaître une voix ou un rythme ; à l’inverse, une vibration ou un objet sonore déclenchait le mouvement.

Les triangles, les grelots, les voix sont venus progressivement, dans le temps long de l’expérimentation. Rien n’a été ajouté artificiellement. Ensuite, il fallait structurer cette matière dense, construire une trajectoire sensible et dramatique.

Mélissa Guex : La voix occupe aussi une place essentielle. Avec Ezra, qui nous accompagnait sur la technique vocale et le travail au micro, nous voulions explorer les possibilités physiques de la voix. Pas pour démontrer une virtuosité technique, mais pour transformer cette matière-là.

Qu’est-ce qu’une voix extrêmement grave provoque dans l’espace ? Comment un cri traverse-t-il un lieu ? Comment plusieurs voix peuvent-elles coexister, se dédoubler, devenir presque anonymes ? Grâce à ce travail très concret, nous avons pu explorer des voix multiples, comme les corps multiples que la pièce cherche aussi à faire apparaître.

La pièce déborde largement la scène et engage directement le public. Pourquoi ce rapport si frontal ?

Mélissa Guex : Une question continue de m’habiter : comment offrir aux personnes présentes une liberté presque équivalente à celle des interprètes dans l’espace ? Le dispositif frontal produit souvent une forme de passivité. Ici, l’envie était plutôt d’ouvrir un espace où chacun puisse choisir sa manière d’être là, de regarder, de circuler, même intérieurement.

Il ne s’agit pas de troubler le public, mais de rendre possible une forme d’autonomie. Quelqu’un peut rester immobile, s’asseoir, se déplacer, changer de point de vue. Ce qui compte, c’est que cette liberté soit perceptible.

Katerina Andreou : L’espace de la pièce ne se limite pas à la plateforme où nous performons. Tout devient territoire : les bords, les circulations, les endroits où se trouvent les spectateurs. Il n’existe pas vraiment d’idée de hors-scène.

Des images liées à la rue nourrissaient beaucoup notre imaginaire : les manifestations, les carnavals, les fêtes populaires, ces situations où plusieurs micro-événements surgissent simultanément. Des centres apparaissent puis se déplacent. L’énergie circule partout.

Ce qui nous intéressait, c’était d’activer quelque chose de cet ordre-là sans forcer le public à participer. Créer plutôt les conditions d’une circulation possible des corps, des regards, de l’attention.

Mélissa Guex : Il y avait aussi l’envie de sortir de la black box traditionnelle et de penser un format capable d’exister dans des contextes géographiques, architecturaux ou politiques différents. Même si la première a eu lieu dans un théâtre, la pièce reste profondément liée au lieu qui l’accueille.

Derrière cela, il y a aussi le désir de fragiliser la hiérarchie habituelle entre scène et salle. Les imaginaires qui nous accompagnaient beaucoup étaient ceux des manifestations antifa ou des carnavals militants à Lausanne : des espaces où surgissent des happenings, des slogans, des corps masqués, des rythmes collectifs. Tout cela nourrissait fortement la pièce et permettait de garder un lien avec ce qui se passe dehors, hors du studio et du théâtre.

Cette première ressemble davantage à une étape qu’à un aboutissement…

Katerina Andreou : Oui, complètement. Avec cette première, nous avions presque la sensation que la pièce commençait réellement à exister. Quelque chose continue de se transformer au contact des gens, des réactions, des contextes. La relation avec le public fait désormais partie intégrante du travail.

Chaque représentation devient une nouvelle négociation : jusqu’où déplacer les corps, comment activer l’espace, comment laisser circuler l’énergie entre nous et les spectateurs ? Tout cela reste très vivant.

Mélissa Guex : Depuis le début, le projet a été pensé comme un objet nomade, capable de sortir du théâtre et de voyager vers d’autres territoires. La création a eu lieu dans une black box, avec les codes très précis d’un festival, mais l’envie allait déjà ailleurs.

Ce qui nous anime toutes les deux, c’est précisément la possibilité de confronter la pièce à des espaces différents et à d’autres manières de recevoir. Selon le lieu, selon les personnes présentes, le spectacle ne produit pas les mêmes circulations ni les mêmes intensités.

Katerina Andreou : Le projet reste donc très ouvert. Chaque déplacement demande une nouvelle adaptation, une nouvelle réflexion. Mais cette expérimentation continue fait partie du travail lui-même. Plus la pièce rencontrera des contextes différents, plus elle continuera à se transformer.

Envoyé spécial à Lausanne

Shout Twice de Katerina Andreou & Mélissa Guex
Du 24 avril au 3 mai 2026
durée 50 min 

 Tournée
25 et 26 septembre 2026 à la Fondation Fiminco avec le Festival d’Automne et le CND
puis dates à préciser au Festival Actoral, Marseille

Conception, création et interprétation de Katerina Andreou & Mélissa Guex
Design sonore de Cristian Sotomayor
Création lumière de Luis Henkes
Costumes & accessoires de Pauline Brun
Oreille extérieure, technique vocale d’Ezra
Direction technique de Thomas Roulleau-Gallais
Assistante à la création de Duna György

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