Comment la danse puis le théâtre sont-ils entrés dans votre vie ?
Habib Ben Tanfous : La danse est arrivée très tôt dans ma vie, vers 10 ou 11 ans, grâce au film You Got Served de Chris Stokes, sorti en France sous le titre Street Dancers. Je me souviens d’un vrai choc émotionnel. J’ai tout de suite eu envie de bouger, de mettre mon corps en mouvement. Toutefois, j’ai d’abord fait du foot, puis un peu de danse. C’est à 15 ans que tout s’est accéléré, parce que des jeunes de mon école étaient très liés à la culture hip-hop qui a fortement résonné en moi. J’y suis entré par la musique, les amis, les gens avec qui je dansais. À partir de là, je n’ai jamais arrêté.

Le théâtre est arrivé plus tard. Mon parcours scolaire était assez chaotique. J’ai redoublé presque toutes mes années de secondaire. Mais même à ce moment-là, je me définissais déjà comme danseur. Je disais à mes parents que j’étais un danseur qui avait du mal avec l’école.
Puis à 18 ou 19 ans, j’ai rencontré Martine Mabille, une professeure de français passionnée de théâtre. En pratiquant à ses côtés, cela m’a enfin donné une raison d’aller à l’école. Cela a complètement changé mon rapport aux études. C’est aussi elle qui m’a encouragé à tenter les concours des écoles d’art. J’ai finalement passé ceux du Conservatoire de Bruxelles et j’ai été reçu. Là, j’ai découvert énormément de choses, notamment la danse-théâtre et le travail de Pina Bausch.
Cette découverte du théâtre et de la danse contemporaine a-t-elle créé des tensions avec la culture hip-hop dont vous veniez ?
Habib Ben Tanfous : Il y avait une conflictualité assez forte. J’arrivais d’une culture hip-hop et je me retrouvais dans une école très textocentrée, avec beaucoup d’auteurs, la plupart des hommes morts depuis longtemps.
Puis, quand j’ai découvert la danse contemporaine à travers différentes formations chorégraphiques, il y avait encore une autre tension. Je me demandais ce que voulait vraiment dire ce mot « danse contemporaine ». J’avais la sensation que dès qu’une danse devenait réflexive, on l’appelait contemporaine sans se demander quelle danse sociale existait derrière.
Je savais que mon parcours passait par là, mais je ne me reconnaissais pas totalement dans cette définition. En même temps, ces frottements ont nourri ma pratique.
Quelles sont les rencontres qui ont particulièrement compté dans votre parcours ?

Habib Ben Tanfous : Il y en a plusieurs, des rencontres faites à l’école, notamment Elisa Firouzfar avec laquelle nous avons créé notre compagnie.
Ensuite, il y a des artistes avec lesquels j’ai travaillé et qui m’ont beaucoup marqué dans ma pratique. J’ai notamment été danseur pour Olivia Grandville dans Débandade. C’était ma première expérience dans un projet de danse contemporaine française avec toute une histoire de la danse derrière.
Du côté du théâtre, la rencontre avec Adeline Rosenstein a été très importante. Nous travaillons beaucoup ensemble. Je suis acteur dans ses spectacles, elle est regard dramaturgique sur les miens. C’est aussi elle qui m’a encouragé à écrire davantage.
À quel moment avez-vous eu envie de créer vos propres projets ?
Habib Ben Tanfous : C’est venu assez tôt. Au Conservatoire, avec Elisa, on avait envie de faire un premier projet ensemble. Dans les écoles d’art, on nous pousse beaucoup à créer nos propres gestes artistiques.
Puis j’ai intégré la formation Tremplin Hip-Hop #3, destinée aux danseurs et danseuses qui voulaient développer leurs premiers projets chorégraphiques. À la sortie de cette formation, j’ai créé une première forme qui s’appelait déjà Orchestre vide. C’était une tentative autour du karaoké.
Après ça, j’ai beaucoup travaillé comme interprète pour d’autres artistes. Puis il y a eu le Covid et j’ai commencé à développer un solo. Mais aujourd’hui encore, je me considère autant comme interprète que comme porteur de projet. Les deux sont profondément liés pour moi. J’ai besoin de travailler pour d’autres.
Comment est née l’idée d’Orchestre vide, longing for you ?

Habib Ben Tanfous : Le spectacle est né en 2019 autour d’une question assez simple : quel lien entretient-on avec des chansons d’une époque qu’on n’a pas connue ? Et qu’est-ce que cela raconte sur nous ?
On avait fait une première étape de travail, mais je sentais que je n’étais pas allé au bout. J’avais beaucoup fréquenté les karaokés pendant mon adolescence et ma vie de jeune adulte, et je ne voulais pas prendre le karaoké comme un thème qu’on observe de l’extérieur. Je voulais que ce soit le karaoké qui vienne questionner ma pratique.
Le karaoké provoque quelque chose de très particulier autour de la fragilité et de la vulnérabilité. J’avais envie de travailler là-dessus corporellement et collectivement.
La participation du public semble centrale dans le projet. Pourquoi était-ce important ?
Habib Ben Tanfous : Je voulais recréer un véritable espace de karaoké où personne ne soit totalement extérieur à ce qui se passe.
Une des questions qui me traversait était : est-ce qu’on regarde une scène de slow de la même manière si on vient soi-même d’en vivre un juste avant ? Est-ce que le regard change quand le corps a déjà été impliqué ?
En avançant dans le travail, je suis aussi tombé sur une phrase de Judith Butler qui m’a beaucoup marqué : « La vulnérabilité est ce qui nous rend dépendants les uns des autres. »
Cette idée a beaucoup résonné en moi parce qu’elle refuse d’effacer la fragilité du corps. Elle propose au contraire de penser cette vulnérabilité comme une force possible.
Comment avez-vous travaillé avec les interprètes ?

Habib Ben Tanfous : Nous avons énormément improvisé et discuté. Il y avait plusieurs axes de recherche. D’abord autour de la question de qu’est-ce qu’un geste vulnérable, individuellement et collectivement ?
Puis nous avons fait de longues interviews autour des chansons de karaoké, des musiques populaires qui font partie de nos vies et de nos définitions personnelles.
Je prenais le karaoké comme une possibilité de pouvoir se définir à travers la chanson de quelqu’un d’autre. Et cette réflexion débordait aussi vers les œuvres artistiques qui nous ont construits. Pour moi, par exemple, le travail de Pina Bausch ou Les Mots bleus de Christophe participent d’une même mémoire intime.
Comment avez-vous choisi les interprètes du spectacle ?
Habib Ben Tanfous : Je n’ai pas fait d’auditions. Ce sont surtout des rencontres humaines. Avec Ludovico, nous avions déjà dansé ensemble chez Olivia Grandville et nous avons une forte alchimie. Adéola vient du théâtre mais nous avons fréquenté les mêmes lieux liés au hip-hop. Élise, je la connais depuis très longtemps, elle était même dans l’école primaire où allaient mes petits frères. Et Thi-Mai, c’était une rencontre plus indirecte, par des amis communs. J’avais envie de rencontrer toutes ces personnes artistiquement avant tout parce qu’il existait déjà quelque chose humainement.
Le spectacle semble évoluer au contact du public…
Habib Ben Tanfous : Lors de la création au Théâtre Varia, nous avons découvert le spectacle presque autant que le public. Pendant les répétitions, nous avons surtout testé le dispositif avec une vingtaine de personnes maximum. Mais là, avec une salle pleine, voir autant de gens potentiellement se lever et entrer dans le spectacle était à la fois très beau et vertigineux. Cela nous oblige à être extrêmement présents sur scène, très attentifs à ce qui se passe, très en empathie aussi. Et je pense que le spectacle changera énormément selon les lieux et les publics.
Justement, la pièce va beaucoup voyager dans les prochains mois…

Habib Ben Tanfous : Oui, et c’était pensé comme ainsi dès le départ. À l’origine, je rêvais ce spectacle pour d’autres espaces qu’une salle de théâtre classique. Nous allons jouer dans des lieux très différents : aux SUBS sous la verrière, au Festival de la Cité en extérieur, dans un parking avec la ville comme décor derrière nous.
Et puis il y a cette forme satellite, Longing is on the way, que je présenterai au Kunstenfestivaldesarts. Là, ce sont de véritables soirées karaoké où j’invite des performeuses et des performeurs à répondre à cette question : qu’est-ce que cela signifie performer l’intime à travers des chansons d’amour ? Ce sont des formes beaucoup plus mobiles, qui peuvent exister dans des bars, des lieux hybrides, parfois même de vrais karaokés.
Malgré vos propres créations, le travail d’interprète reste très présent dans votre parcours. Vous rejoindrez d’ailleurs prochainement la nouvelle création d’Anne-Cécile Vandalem…
Habib Ben Tanfous : La création est prévue pour septembre prochain. Nous avons commencé à travailler en octobre 2024. Là, nous allons reprendre les répétitions en juin, puis tout le mois d’août et la première quinzaine de septembre.
C’est très important pour moi de continuer à être interprète. J’ai la sensation de faire le même métier, même si les responsabilités ne sont évidemment pas les mêmes. Être interprète me nourrit énormément. J’ai besoin de travailler pour d’autres artistes, d’être traversé par d’autres écritures, d’autres manières de fabriquer du plateau, d’autres imaginaires aussi. Ça vient déplacer ma propre pratique et la remettre constamment en mouvement.
Orchestre vide, longing for you de Habib Ben Tanfous
Théâtre Varia – Bruxelles
Du 16 au 24 avril 2026
Durée 1h10
Tournée
13, 20 & 27 mai 2026 dans sa forme satellite au Bar du Théâtre les Tanneurs / Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles, BE)
15 et 16 mai 2026 aux Écuries Charleroi danse (Charleroi, BE)
13 juin 2026 à l’Atelier de Paris / June Events (Paris, FR)
4 et 5 juillet 2026 au Festival de la Cité (Lausanne, CH)
8 et 9 juillet 2026 aux SUBS (Lyon, FR)
Co-écriture de plateau et interprétation – Habib Ben Tanfous, Adeola Slayers, Elise Ludinard, Ludovico Palladini, Thi-Mai Nguyen
Chorégraphie, conception, mise en scène de Habib Ben Tanfous
Collaboration artistique d’Elisa Firouzfar
Lumière d’Aurore Leduc
Création sonore de Theo Rota
Écriture et dramaturgie de Hanna El Fakir
Regard dramaturgique – Adeline Rosenstein
Regard Chorégraphique – Manon Santkin
Scénographie de Micha Morasse
Arrangement et travail vocal de Julie Rens
Création vidéo de Dimitri Petrovic
Création costumes d’Amandine Laval
Réalisation costumes – l’Atelier Costumes du Théâtre Varia – Fabienne Damiean et Clovis Brenez