Comment définiriez-vous aujourd’hui Les Tanneurs dans le paysage théâtral bruxellois ?
Alexandre Caputo : C’est d’abord un lieu historique de la création belge francophone. Depuis l’époque de l’Atelier Sainte-Anne, le théâtre a toujours été consacré à la création contemporaine. Quand je suis arrivé en 2018, il y avait ici un héritage artistique immense, des spectacles magnifiques avaient marqué les lieux, mais le théâtre traversait aussi une période compliquée. J’avais le sentiment qu’il pouvait retrouver une ampleur, redevenir un espace plus vivant, plus ouvert, davantage au service des artistes et des publics.

Concrètement, le lieu s’est transformé : de soixante représentations par an, on en accueille aujourd’hui cent vingt. La fréquentation tournait autour de huit à dix mille spectateurs, nous atteignons désormais près de vingt-quatre mille personnes. Les recettes de billetterie ont aussi beaucoup augmenté. Mais au-delà des chiffres, ce qui compte pour moi, c’est que le théâtre soit devenu un espace habité.
Nous avons créé une petite salle supplémentaire, une mini salle de répétition, et surtout nous avons ouvert le bâtiment sur l’extérieur. Le théâtre était auparavant fermé sur lui-même. Nous avons cassé cette logique en ouvrant le foyer sur la rue, avec de grandes baies vitrées. Aujourd’hui, on peut voir le théâtre vivre depuis l’extérieur. Il y a souvent trois, quatre, parfois cinq compagnies qui travaillent ici en même temps. Les artistes répètent, écrivent, construisent leurs projets. Le lieu est traversé en permanence.
Quand vous avez postulé à la direction des Tanneurs, quel était votre projet ?
Alexandre Caputo : Le premier moteur, c’était évidemment le lieu lui-même. Les Tanneurs sont un théâtre mythique pour les Bruxellois et pour la création belge francophone. J’y avais vu des spectacles très importants, mais j’avais aussi le sentiment que la programmation se resserrait de plus en plus sur des petites formes, beaucoup de monologues ou de duos, avec des scénographies légères.
J’avais envie de redonner du souffle au plateau, de permettre à des artistes de développer des projets plus ambitieux. Je crois profondément qu’un théâtre subventionné a cette responsabilité-là : aider des artistes à réaliser des rêves qu’ils ne pourraient pas porter seuls.
J’ai donc imaginé un fonctionnement basé sur la durée. Aujourd’hui, neuf artistes associés travaillent avec le théâtre. Tous considèrent que le plateau est un véritable enjeu d’écriture avec des créateurs qui pensent le théâtre comme une machine vivante. Certains travaillent avec des scénographies importantes, d’autres avec des dispositifs beaucoup plus épurés, mais tous interrogent la présence, le collectif, la fabrication.

Il y avait aussi une volonté très claire d’affirmer une ligne artistique. Bruxelles possède une densité théâtrale incroyable. Il fallait que Les Tanneurs trouvent une identité forte. Nous avons donc choisi d’accompagner des artistes qui écrivent leurs propres spectacles, qu’ils soient auteurs, autrices, metteurs en scène ou créateurs de formes hybrides.
J’adore Shakespeare, Molière, les grands textes du répertoire, mais je considérais que d’autres lieux les défendaient déjà très bien. Ici, je voulais travailler avec des artistes qui inventent leurs propres formes.
On sent aussi une place importante accordée aux collectifs.
Alexandre Caputo : C’est quelque chose que j’ai vraiment découvert en construisant le projet. Beaucoup des artistes associés travaillent en collectif. Il y a Still Life, la cie Greta Koetz, le collectif Fanny Ducat, ou encore Othmane Moumen avec le Kholektif Zouf. Cette dimension collective me touche énormément.
Le collectif, c’est compliqué économiquement. C’est plus lourd à produire, plus coûteux, plus fragile aussi. Pourtant, il y circule une énergie très particulière. Quand un groupe d’artistes s’embarque ensemble dans une création, il se passe quelque chose de profondément vivant.
Et quand je parle de « machine-théâtre », il ne faut pas forcément imaginer des effets spectaculaires ou de grandes machineries techniques. Cela peut passer par une scénographie ambitieuse, mais aussi simplement par la présence physique des interprètes, leur engagement au plateau, la sueur des corps. Je suis sensible à cette idée que le théâtre est un art profondément collectif.
Après bientôt huit années à la tête des Tanneurs, votre projet a-t-il évolué ?

Alexandre Caputo : Finalement, il s’est surtout confirmé. Je me rends compte aujourd’hui que le théâtre ressemble assez fidèlement à ce que j’avais imaginé au départ. Ce qui a changé, c’est l’ampleur prise par le projet. Je n’aurais jamais osé annoncer, en candidatant, un tel volume d’activité ou de fréquentation. J’avais envie d’en faire davantage, bien sûr, mais je restais prudent. Avec le temps, j’ai compris qu’on pouvait aller encore plus loin dans l’accompagnement des artistes et dans l’ouverture aux publics.
En revanche, la question des financements publics a énormément évolué. C’est devenu un enjeu central. Les coupes budgétaires touchent aujourd’hui toute l’Europe. On le constate en Belgique, mais aussi en France, en Allemagne, au Danemark ou en Suède. Cela crée une tension permanente, parce que le théâtre reste un lieu de prise de risque. Il faut réussir à préserver cette liberté artistique sans entrer dans une logique purement comptable. Pour le moment, le public répond présent, et c’est ce qui nous permet de continuer à défendre des projets ambitieux.
Comment fonctionne justement le financement du théâtre ?
Alexandre Caputo : Notre principal soutien vient du ministère de la Culture. Nous recevons également une petite subvention de la Ville de Bruxelles. Mais l’écart est énorme. Nous avons aussi perdu certains soutiens récemment, notamment des aides liées à l’action sociale ainsi que deux postes subventionnés. Cela nous oblige à faire des économies et à trouver de nouvelles ressources.
La difficulté, aujourd’hui, c’est de préserver l’activité artistique malgré cette pression financière. Il faut éviter que les équipes soient écrasées par les mauvaises nouvelles pour continuer à défendre des projets qui donnent envie, qui portent du souffle. Je crois qu’un directeur de théâtre doit refuser de se laisser enfermer dans une logique de gestion pure.
Qu’est-ce qui vous anime encore aujourd’hui dans cette fonction ?

Alexandre Caputo : L’aventure. À chaque création, il y a une part de pari. Je me demande toujours si cela va fonctionner, si nous ne prenons pas un risque trop grand. Mais c’est précisément ce qui me passionne. Je trouve aussi qu’il y a quelque chose de très important dans le fait d’accompagner des artistes sur le long terme. Quand un théâtre associe un artiste pendant plusieurs années, il lui donne une sécurité, un espace de confiance.
Si je dis à quelqu’un : « Pendant quatre ans, je serai là pour soutenir ton travail », alors il peut se permettre de prendre davantage de risques. D’une certaine manière, c’est aussi une façon de redistribuer le pouvoir qu’implique une direction de théâtre. Je pourrais décider seul, choisir chaque année qui programmer ou non. Mais en associant durablement des artistes, je partage cette confiance qui m’a été donnée.
La prochaine saison portera le titre « Déclaration d’amours ». Pourquoi ce choix ?
Alexandre Caputo : Je ne travaille jamais à partir de thématiques imposées. Je pense que les aventures artistiques les plus fortes naissent d’un désir d’artiste et non d’un mot d’ordre institutionnel. Mais chaque année, je donne quand même un titre à la saison. Cette fois, ce sera « Déclaration d’amours ». J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, les prises de parole deviennent de plus en plus violentes, polarisées, agressives. Le climat actuel pousse chacun à imposer son point de vue.
Le théâtre peut être un autre endroit. Non pas un lieu où tout le monde se met d’accord, mais un lieu où des personnes qui ne pensent pas la même chose acceptent malgré tout de s’écouter. Je suis profondément en désaccord avec l’idée selon laquelle le théâtre devrait fédérer ou pacifier à tout prix. Le théâtre est politique. Il doit rester un espace de confrontation, de remise en question, de friction. C’est justement pour cela qu’il faut le financer. Le théâtre n’est pas là pour lisser les conflits. Il est là pour les travailler, pour permettre à des visions différentes du monde de se rencontrer sans se détruire.
Cette dimension politique traverse-t-elle aussi la manière dont vous pensez l’accès au théâtre ?

Alexandre Caputo : Évidemment. Il est essentiel que des personnes d’origines sociales, culturelles ou générationnelles différentes puissent partager une même salle. C’est pour cela que nous avons une politique tarifaire très large. Les places plein tarif restent accessibles et nous maintenons des tarifs extrêmement réduits pour les publics fragilisés. En Belgique, il existe notamment le dispositif Article 27, qui permet à des personnes en difficulté financière d’accéder au spectacle pour 1,25 euro. Je trouve cela fondamental. La subvention publique sert aussi à permettre une véritable mixité sociale dans les théâtres.
Quels seront les temps forts de cette nouvelle saison ?
Alexandre Caputo : Plusieurs artistes associés présenteront de nouvelles créations, notamment Fanny Ducat ou Gurshad Shaheman. Élodie Ravera travaillera également sur un projet très personnel lié à l’histoire de sa sœur. Nous poursuivons aussi une politique de reprises, qui me semble essentielle. Chaque année, nous reprogrammons des spectacles marquants des saisons précédentes.
L’an prochain, nous reprendrons notamment Dimanche du collectif Focus & Chaliwaté, L’amour c’est pour du beurre d’Éline Schumacher ou encore Harmony de Fanny Ducat. Je trouve important qu’un spectacle puisse vivre plusieurs fois et rencontrer d’autres spectateurs. Cela participe aussi à l’élargissement des publics.
En décembre, vous participerez également à la première édition de Crush. Quelle est l’idée derrière ce nouveau rendez-vous ?

Alexandre Caputo : Ce nouveau temps fort de la scène bruxelloise réunit quatre lieux : le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, le Varia, le Rideau et Les Tanneurs. Nous partageons une même attention pour la création contemporaine théâtrale. L’idée est très simple : chaque maison présente ses coups de cœur.
Pendant quelques jours, le public et les professionnels pourront construire des parcours à travers onze spectacles répartis dans les différents lieux. C’est une manière de montrer la vitalité de la scène bruxelloise, mais aussi les circulations qui existent déjà entre nos théâtres et nos artistes.
Les Tanneurs poursuivront-ils également le format XS, consacré aux formes courtes ?
Alexandre Caputo : J’aime cette idée d’un espace intermédiaire entre la simple recherche et la création aboutie. Souvent, dans le théâtre, soit on répète longtemps avant de créer, soit on présente seulement des laboratoires. J’aime l’idée d’un endroit où l’on peut déjà montrer quelque chose au public, tester une intuition, prendre un risque plus léger.
Certaines formes présentées dans XS deviennent ensuite de grands spectacles. D’autres s’arrêtent là, et ce n’est pas un échec. Je trouve même très sain qu’un artiste puisse se rendre compte qu’un projet ne fonctionne pas ou qu’il doit être transformé. XS permet aussi au public d’oser davantage. Les formats sont courts, les propositions très variées, et cela crée une circulation particulière dans tout le bâtiment. J’aimerais continuer cette aventure, peut-être sous une forme biennale, mais cela demande des moyens importants.
Comment Les Tanneurs s’inscrivent-ils dans le Kunstenfestivaldesarts ?

Alexandre Caputo : Nous collaborons depuis longtemps avec le Kunstenfestivaldesarts, mais ce lien s’est encore renforcé récemment puisque nous accueillons, à chaque édition, au moins deux spectacles ainsi que, cette année, le centre du festival.
C’est une collaboration très naturelle, qui passe parfois par des coproductions. Gurshad Shaheman, par exemple, a créé Pourama Pourama ici avec le soutien du Kunsten. Le festival joue un rôle essentiel dans la circulation internationale des œuvres et des artistes.
Vous évoquez souvent le théâtre comme d’un « lieu de vie ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Alexandre Caputo : Je crois qu’aujourd’hui un théâtre ne peut plus être simplement un endroit où l’on vient consommer un spectacle avant de repartir immédiatement. Les artistes habitent réellement Les Tanneurs. Beaucoup ont leur bureau ici. Le restaurant est ouvert le midi comme le soir. Les gens peuvent venir boire un verre, dîner avant ou après une représentation. Cette convivialité est essentielle.
Quand on réserve une place de théâtre, on prend rendez-vous avec des êtres humains en chair et en os. Il y a déjà quelque chose de très fort dans cette présence-là. Et puis il y a tout ce qui se passe avant et après la représentation : les rencontres, les discussions, le temps partagé.
Je crois profondément que les théâtres doivent devenir des espaces de rencontres et de chaleur humaine.. C’est peut-être aussi pour cela que le spectacle vivant retrouve aujourd’hui du public, là où d’autres secteurs culturels connaissent davantage de difficultés. Le théâtre reste un endroit où l’on vient vivre quelque chose ensemble.