Fanny de Chaillé © Marc Domage

Fanny de Chaillé : « C’est parce que c’est anecdotique que ça nous touche tous »

Du 20 au 22 mai au TnBA de Bordeaux, la metteuse en scène et directrice du lieu présente Ultrasensibles. À partir de journaux intimes, de cartes postales ou d'historiques Google, elle érige les traces anonymes du quotidien en matière théâtrale pour révéler ce que nos petites archives disent de nous.
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Dans vos dernières créations, la question des archives est centrale. Avec Ultrasensibles, vous vous êtes attachée à un autre type d’archives…

Fanny de Chaillé : Depuis Désordre du discours, d’après Michel Foucault en 2019, je me suis toujours appuyée sur des archives spécifiques pour fabriquer mes projets, des archives précieusement conservées parce qu’elles concernaient des grands personnages, des gens importants, ou des lieux sacrés.

À chaque fois, une archive choisie, sélectionnée, gardée au chaud parce qu’elle touchait des gens ou des endroits qui avaient marqué l’histoire. Avec cette nouvelle pièce, je voulais m’attacher aux archives de tout un chacun, aux archives d’anonymes – celles qui pourraient être les vôtres, les miennes, celles de n’importe qui.

Comment avez-vous travaillé ?

Fanny de Chaillé : Au fur et à mesure de mes lectures, j’ai rencontré des historiens qui travaillent sur l’histoire des sensibilités. Ils ne pensent plus l’histoire à partir des dates et des grands hommes qui la traversent, mais à partir de ce que les gens pouvaient sentir à un moment donné, dans un contexte précis. En rencontrant Clémentine Vidal-Naquet ou Hervé Mazurel, par exemple, un champ de recherche s’est ouvert.

Pour raconter une époque, le quotidien et également regarder une société, ils s’intéressent à ce qu’ils appellent des égo-documents, qui vont du journal intime à la correspondance de guerre. Et j’ai tout de suite senti qu’il y avait une matière théâtrale pour demander aux acteurs et actrices de fabriquer une archive qui serait celle-ci.

Est-ce fabriqué ou tiré de textes existants ?

Fanny de Chaillé : Tout est totalement fabriqué. Chaque jour, durant les répétitions, j’ai demandé aux acteurs et actrices de produire des ego-documents. Mes références étaient des journaux intimes, des correspondances, des cartes postales – mais eux m’ont apporté des choses auxquelles je n’avais pas pensé. Toute l’archive des réseaux sociaux, les discussions Messenger, les recherches Google, qui dessinent elles aussi des portraits. Quand on regarde les recherches Google que l’on faisait, il y a dix ans, elles n’ont rien à voir avec celles que nous faisons aujourd’hui. Elles racontent quelque chose de nos histoires, de nos intimités. De tout ce matériau produit au quotidien, j’ai ensuite tissé un récit.

Quel en est le fil narratif ?
Photo de répétition © Marc. Domage

Fanny de Chaillé : Le parti pris narratif est celui d’une famille qui décide de vider la cave de sa maison. Toute la question est de savoir que garder, que jeter de ces objets, photos et autres traces qui font archives. Des débats surgissent, des vieux cartons ressortent, et à chaque fois on déroule des ego-documents qui racontent leurs histoires.

Pour construire cette troupe et creuser ces récits – à la fois fictionnels et peut-être plus intimes pour les artistes -, comment avez-vous travaillé ensemble ?

Fanny de Chaillé : Pour constituer le groupe, j’ai réuni des interprètes avec lesquels j’avais déjà travaillé que ce soit dans Le Chœur, Une autre histoire du théâtre ou Avignon, une école. Un mélange de comédiennes et comédiens venus de ces différents projets, tous traversés par la question de l’archive. Et depuis Le Chœur, même sans que l’archive soit au centre, il y avait déjà cette question de petite histoire, grande histoire. Quand notre histoire intime rencontre-t-elle l’histoire collective ? Cette question-là rejoint directement celle d’Ultrasensibles et cette idée d’archive commune. À partir des ego-documents qu’ils ont produits au quotidien, j’ai retenu les plus pertinents et ce qui me semblaient partageables par tous.

Et une fois ce squelette en place, comment tout cela se construit-il : les émotions, les souvenirs que les acteurs convoquent ?

Fanny de Chaillé : Je leur ai demandé quels moments sensibles ils gardaient en mémoire, de l’enfance à l’adolescence jusqu’à leur vie d’adulte. On s’est beaucoup raconté des hontes d’enfance qui paraissent incroyables sur le moment et dont on sourit des années plus tard. Quelqu’un se moque de vous dans la cour d’école et le lendemain, c’est décidé, on n’y retournera plus jamais. C’est d’une violence inouïe sur l’instant, complètement oublié trois jours après.

Les hontes irrémissibles de l’enfance, les scènes d’humiliation où l’on vous fait raconter une histoire devant tout le monde parce qu’on vous trouve extraordinaire, alors que pour vous c’est une épreuve. Nous sommes allés chercher dans nos souvenirs des émotions très précises, ancrées dans un moment particulier de nos vies. La première rupture, par exemple. Comment elle s’est passée, ce qu’on en garde. Ce sont vraiment les régimes émotionnels traversés à chacun des grands âges de la vie que nous avons convoqués.

Combien de temps cela a pris, de cumuler ces ego-documents et parvenir à la structure du spectacle ?
Photo de répétition © Marc Domage

Fanny de Chaillé : Le travail de répétition aura duré en tout six semaines, pendant lesquelles les acteurs ont produit ces ego-documents chaque jour que je leur faisais retravailler. En amont, j’avais beaucoup lu sur l’histoire des sensibilités, mené toute une recherche historique sur cette façon de raconter l’histoire, que j’ai ensuite partagée avec eux au quotidien. Je leur racontais comment ces historiens travaillaient, sur quoi ils s’appuyaient pour écrire l’histoire du point de vue du sensible. Et je me posais sans cesse la même question, jusqu’où peut-on aller au théâtre, qu’est-ce qu’on peut montrer ou ne pas montrer ? Une vraie scène de violence ou de sexe est impossible à jouer sur scène. On a donc trouvé des subterfuges.

Ce qui vous touche particulièrement dans ce regard-là, qui déplace le théâtre dans des endroits pas forcément souvent explorés, c’est quoi ?

Fanny de Chaillé : Ce qui m’intéresse, c’est de réinventer les récits du théâtre, de travailler ce que je n’ai jamais entendus sur scène, parce que probablement on les considérait comme trop anodins, pas importants. Je fais le pari inverse en me disant que plus on sera anecdotique, plus on pourra toucher l’autre. Ce n’est pas par hasard que l’anecdote porte ce nom. C’est probablement parce qu’elle touche à l’infime et au quotidien qu’elle nous concerne tous.

Il y a aussi beaucoup de musique dans le spectacle. C’était important pour vous ?
Photo de répétition © Marc Domage

Fanny de Chaillé : J’avais la sensation que pour travailler cette question de la sensibilité, j’avais besoin d’explorer différents registres émotionnels. La musique en live me semblait nécessaire parce qu’elle me permet d’explorer d’autres endroits d’émotion. On voit bien dans un film comment une musique charge une scène ou la décharge. On a beaucoup travaillé là-dessus. L’idée était de creuser, sculpter ces régimes émotionnels. Sarah Murcia, qui a composé la musique, joue sur scène de la contrebasse et du clavier, au côté du guitariste Gilles Coronado.

Votre travail se déplace aussi au fur et à mesure de vos créations …

Fanny de Chaillé : J’ai toujours cette soif de continuer à chercher. Pour Ultrasensibles, c’est la première fois que je « microte » les actrices et acteurs, un nouveau défi, car un ou une interprète muni d’un micro ne joue pas du tout de la même façon, il n’est plus dans la même énergie physique. Comment tirer parti de cela ? Quelle est la contrainte d’une musique en live ? Ce sont des questions qui m’habitent et que je continue d’explorer.

Et côté scénographie ?

Fanny de Chaillé : Il n’y a toujours pas de décor, mais par contre il y a beaucoup de lumière. C’est devenu un peu ma marque de fabrique.


Ultrasensibles de Fanny de Chaillé
TnBA – salle Vitez
du 20 au 22 mai 2026
durée 1h20

Tournée
07 octobre 2026 aux Espaces Pluriels, Pau
09 octobre 2026 à la Scène nationale Sud Aquitain, Bayonne
19 novembre 2026 au TAP scène nationale de Poitiers
02 au 05 décembre 2026 à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis dans le cadre du Festival d’Automne
08 au 10 décembre 2026 au Lieu Unique, scène nationale de Nantes
12 au 15 janvier 2027 au Nouveau Théâtre de Besançon – CDN
27 janvier 2027 au Théâtre de Nîmes
17 au 19 février 2027 au Quai CDN Angers
06 et 07 mars 2027 à Bonlieu scène nationale Annecy

Conception et mise en scène de Fanny de Chaillé assistée de Christophe Ives
Avec Margot Alexandre, Maudie Cosset-Chéneau, Luna Desmeules, Pierre Ripoll, Malo Martin, Tom Verschueren, Margot Viala et Valentine Vittoz. Musiciens Sarah Murcia (contrebasse, clavier) et Gilles Coronado (guitare)
Composition musicale de Sarah Murcia

Lumière de Willy Cessa
Son de Manuel Coursin
Costumes de Marie La Rocca assistée de Françoise Léger Pirus
Régie générale d’Emmanuel Bassibé
Régie son de François-Xavier Vilaverde

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