Comment la danse est-elle entrée dans votre vie ?
Catherine Gaudet : C’est une longue histoire. J’ai d’abord étudié la danse contemporaine à l’Université du Québec à Montréal avec l’envie très claire de devenir interprète. J’ai commencé à travailler pour d’autres chorégraphes avant de comprendre assez vite que ma place se trouvait ailleurs.

Très tôt, au début de ma vingtaine, j’ai compris que je n’arrivais pas à faire taire mon regard critique pendant les créations. Je me surprenais sans cesse à imaginer d’autres directions, d’autres façons de construire le mouvement. À un moment, j’ai décidé d’arrêter de rester au bord et tenter moi-même l’expérience.
Quand j’ai commencé à chorégraphier, en 2004, cela a été un véritable déclic. Je me suis immédiatement sentie plus juste dans la construction d’un univers que dans l’interprétation. Depuis, je n’ai plus arrêté. J’ai ensuite poursuivi une maîtrise en recherche-création autour de ma démarche artistique, en essayant de comprendre ce qui maintenait mon attention comme spectatrice de mes propres œuvres.
Il y a donc eu une véritable bascule entre l’interprète et la chorégraphe ?
Catherine Gaudet : Je me souviens surtout du trac immense que je ressentais avant d’entrer sur scène quand j’étais interprète. C’était presque physique, très souffrant. Je pouvais passer plusieurs nuits sans dormir avant une représentation. À chaque fois, je me disais que je ne pourrais pas vivre ça toute ma vie.
Et puis il y avait cette frustration intérieure. Je trouvais injuste de critiquer les idées des autres chorégraphes sans m’être moi-même engagée dans la création. J’étais fatiguée de m’entendre vouloir faire autrement sans jamais passer à l’action. La bascule vient vraiment de là.
Quand j’ai commencé à créer, ça a été une révélation. Concevoir des univers, construire une dramaturgie, faire entrer en collision le mouvement, la lumière, la musique, créer des mondes… C’est là que je me sens profondément bien.
Quelles ont été les rencontres déterminantes dans votre parcours ?
Catherine Gaudet : Il y en a énormément, mais s’il faut citer une personne essentielle, ce serait sans hésiter Daniel Léveillé. Il a été mon professeur et, d’une certaine manière, mon maître à penser au début de mon parcours chorégraphique.
Sa démarche était extrêmement radicale, centrée sur une seule idée, avec une grande exigence. Je me souviens qu’il nous interdisait pratiquement la musique ou les costumes dans nos tentatives chorégraphiques. Pour lui, le corps devait se suffire à lui-même. Cette idée-là m’habite encore aujourd’hui. À chaque nouvelle création, je me demande ce qu’il en penserait. C’est resté une forme de baromètre intérieur.
Qu’est-ce qui déclenche aujourd’hui l’envie de créer une pièce ?

Catherine Gaudet : Avec le temps, je me rends compte qu’il y a deux grands moteurs. Le premier, c’est une forme de débordement. Cela peut venir de l’actualité, de ma vie personnelle, d’un sentiment d’étouffement. Quand l’étau devient trop serré, j’ai besoin de créer pour m’extraire du réel, changer de monde Souvent, cela passe par le rire, par le jeu, par l’absurde. Le studio devient un espace où l’on peut transformer cette sensation de décalage en matière chorégraphique.
L’autre moteur, c’est une énergie rebelle. Presque adolescente parfois. J’ai souvent envie de créer contre quelque chose, que ce soit contre une mode, contre une manière de penser, contre un courant dominant. Même si je ne considère pas mon travail comme provocateur, j’ai envie de déstabiliser, d’aller là où on ne m’attend pas.
Comment naissent vos pièces avec les interprètes ?
Catherine Gaudet : J’arrive devant les interprètes toujours avec une page blanche. C’est volontaire. J’ai déjà essayé d’arriver très préparée en studio avec l’idée de créer vite. Ça a été un échec assez lamentable parce que le travail manquait de profondeur.
Aujourd’hui, j’ai besoin que les choses apparaissent progressivement avec les performeuses et performeurs. J’ai l’impression qu’il faut écouter ce qui est déjà là entre nous, ce qui attend d’émerger dans l’inconscient collectif du groupe.
Je viens souvent avec une intuition très floue. Les interprètes explorent, proposent, rebondissent. Petit à petit, certaines zones deviennent évidentes. On sent qu’il y a quelque chose à creuser, une tension, un plaisir, une drôlerie. Et peu à peu, la dramaturgie se construit. J’ai souvent l’impression de travailler comme une archéologue. Comme si je dégageais lentement quelque chose qui était déjà enfoui sous nos pieds.
Cette manière de travailler est particulièrement visible dans Les Jolies Choses ?
Catherine Gaudet : Cette pièce a été créée en pleine pandémie, entre 2020 et 2022. Le processus a été totalement traversé par les confinements successifs, les règles sanitaires, l’impossibilité parfois de se toucher ou même simplement d’accéder au studio. On ne voulait absolument pas faire une pièce « sur » la Covid. Cela ne nous intéressait pas. Mais avec le recul, je vois à quel point cette période a influencé le travail.
Au départ, j’étais arrivée avec seulement cinq mouvements et l’envie de construire toute la pièce à partir de ce vocabulaire minimal. Comme nous ne pouvions pas nous toucher, nous avons commencé à explorer d’autres formes de connexion, presque télépathiques parfois, très énergétiques, très sobres. Puis, sans même nous en rendre compte, tout s’est progressivement complexifié. Les cinq mouvements sont restés la base, mais ils se sont démultipliés, déformés, accélérés. La pièce est devenue à la fois extrêmement minimale et extrêmement complexe.
Dans Les Jolies Choses, les interprètes semblent engagés dans une forme d’épreuve physique permanente…

Catherine Gaudet : À un moment du processus, avec les danseuses et danseurs, nous avons eu cette idée presque absurde de vouloir créer « la pièce la plus compliquée du monde » avec seulement cinq mouvements. Nous avons commencé à faire tourner les partitions, puis les corps eux-mêmes, puis les angles de rotation. Et tout devait rester parfaitement synchronisé.
Cela demande un effort collectif immense. Les interprètes sont comme en mission. Il y a une solidarité très forte entre eux pour traverser cette complexité. Je crois que c’est aussi ce qui crée un lien très particulier avec le public. Les spectateurs développent une empathie physique pour les danseurs. On a presque l’impression d’assister à un match sportif et d’espérer qu’ils vont réussir à aller jusqu’au bout.
On retrouve aussi dans vos pièces un rapport très fort à la répétition et à l’hypnose…
Catherine Gaudet : Depuis plusieurs années, j’explore ces effets de groupe, de répétition, de pulsation. Je cherche des états proches de la méditation ou de l’hypnose, en effet. Mon utopie, ce serait de provoquer une forme de décollement de la conscience chez le spectateur. Que le regard change d’état pendant la représentation.
L’ambiguïté semble être un élément central de votre travail ?
Catherine Gaudet : C’est vraiment le mot maître de ma démarche. J’aime que les choses restent indiscernables, qu’on ne sache jamais totalement où l’on se situe. Dans Les Jolies Choses, par exemple, j’aime qu’on hésite constamment. Est-ce que les interprètes sont prisonniers d’une grande machine qui les broie ? Ou est-ce qu’ils sont eux-mêmes cette machine, qu’ils la font fonctionner volontairement ? Ce doute-là est essentiel pour moi. C’est lui qui maintient le regard en éveil.
Quand on regarde les distributions de vos spectacles, on remarque une vraie fidélité envers les interprètes qui vous accompagnent ?
Catherine Gaudet : Beaucoup des interprètes avec qui j’ai commencé travaillent encore avec moi aujourd’hui. Comme je n’arrive jamais avec une pièce complètement écrite, nous développons au fil du temps un langage commun très particulier. Je propose souvent des intuitions, des sensations, des choses très floues. Les interprètes qui me connaissent depuis longtemps savent les capter immédiatement. Il existe entre nous une forme de communication parallèle, presque non verbale. C’est très précieux.
Comment percevez-vous aujourd’hui les conditions de création au Québec ?

Catherine Gaudet : C’est de plus en plus difficile. Le bassin d’artistes grandit, mais les financements restent limités. Et surtout, nous n’avons pas au Québec le système d’intermittence que vous avez en France. Les interprètes doivent souvent cumuler plusieurs emplois, plusieurs compagnies, parfois des travaux alimentaires. Cela crée une grande fatigue et une vraie précarité. Et forcément, les œuvres finissent parfois par en subir les conséquences.
Les tournées européennes deviennent alors essentielles ?
Catherine Gaudet : Elles le sont à plusieurs niveaux. D’abord économiquement, parce qu’elles offrent souvent des conditions plus stables aux interprètes. Mais elles sont aussi essentielles artistiquement. J’ai besoin que mes œuvres rencontrent des publics différents. Même quand on parle la même langue, on ne réagit pas de la même manière selon les pays, les cultures, les histoires. J’adore les discussions après les représentations. C’est un moment fondamental pour moi. J’ai besoin d’entendre ce que les spectateurs ont vu, ressenti, traversé. J’ai hâte de découvrir les réactions du public parisiens, d’autant plus dans le cadre de ce festival pluridisciplinaire qu’est Jogging.
Les Jolies Choses de Catherine Gaudet
Le Carreau du Temple dans le cadre du Festival Jogging
Du 21 au 23 mai 2026
durée 55 min
Chorégraphie de Catherine Gaudet
Interprétation à la création – Francis Ducharme, Caroline Gravel, Leïla Mailly, Scott McCabe, James Phillips
Interprète remplaçante lors de la première diffusion : Lauren Semeschuk
Interprétation – Francis Ducharme, Lucie Vigneault, Lauren Semeschuk, James Phillips, Stacey Désilier
Musique d’Antoine Berthiaume
Lumières d’Hugo Dalphond
Costumes de Marilène Bastien
Répétitions de Sophie Michaud