Ils sont une dizaine sur scène et occupent le plateau comme un terrain de jeu sans limites. Tout déborde. Le théâtre se mêle à la vie, les personnages aux interprètes, les siècles au présent. Avant même que l’intrigue ne commence vraiment, la troupe accueille les spectateurs dans une joyeuse agitation. Avec insouciance, ce joyeux monde prend possession des lieux, gradins compris, chantonne, s’amuse d’un rien. Déjà, alors que rien n’a vraiment commencé, les frontières tombent. Le quatrième mur n’est plus qu’un vague souvenir.

Avec la traduction d’Olivier Cadiot, celle-là même que Thomas Ostermeier avait utilisée à la Comédie-Française en 2018, la pièce retrouve quelque chose de sa vitalité première. Écrite pour les fêtes de l’Épiphanie, cette Nuit des rois conserve des allures de carnaval où les identités circulent librement et où le désir, souvent fort ambigu, frappe tout azimut. Galin Stoev ne cherche jamais à muséifier Shakespeare. Il l’ancre dans notre époque avec une insolence réjouissante. Ici tout va à vive allure, quitte à ce que le fil narratif se brouille et se perde un peu dans ce grand jeu de rôles, comme il en allait déjà à l’époque élisabéthaine.
Une fête au bord du chaos
Au centre du plateau, une étrange maisonnette en bois évoque autant un décor de fête foraine qu’un refuge précaire. Au-dessus, des écrans affichent l’heure, les noms des personnages, le lieu de l’action. Tout semble provisoire, vivant, prêt à refuser toute contrainte, toute règle.
Puis dans un grand fracas surgit la tempête. Les festivités s’arrêtent net. Viola (Zoé Van Herck) apparaît hagarde après le naufrage qui l’a séparée de son frère jumeau Sébastien, qu’elle croit mort. Pour survivre dans ce territoire inconnu, et ce malgré la bienveillance des joyeux lurons qui la recueillent, elle se travestit en homme sous le nom de Cesario et entre au service du duc Orsino (Cyril Gueï), dont elle tombe secrètement amoureuse. Lui ne jure que par la comtesse Olivia (Anna Cervinka), jeune veuve qui repousse ses avances. Mais lorsqu’elle rencontre Cesario, c’est-à-dire Viola déguisée, tout vacille.
Autour d’eux gravite une galerie de personnages plus détraqués les uns que les autres. Malvolio (Sébastien Éveno), secrétaire rigoriste, ridicule et qui se rêve en maître, devient la cible des fêtards alcoolisés qui peuplent cette maison en perpétuelle ébullition. Les stratagèmes se multiplient, les désirs se croisent, les identités se brouillent. Shakespeare transforme le plateau en laboratoire du trouble.
Shakespeare sous acide pop

Parmi les pièces plus baroques et les plus débridées du dramaturge anglais, La Nuit des rois devient ici une immense célébration du désordre. Galin Stoev en accentue le caractère punk et profondément politique. Derrière la fête affleure pourtant une forme d’inquiétude, comme si tout ce petit monde du royaume d’Illyrie (l’Albanie d’antan) dansait au bord du gouffre.
Avec la complicité de Marlène Saldana, formidablement excessive dans le rôle du Fou, le spectacle se permet toutes les embardées. Dans une longue improvisation délirante, dont elle est savamment coutumière, elle flingue au passage les crispations identitaires contemporaines et les tentations de l’extrême droite. Le propos généreux, cru, trivial mais jamais vulgaire, déborde parfois, s’étire quelque peu, mais cette irrévérence fait un bien fou. Shakespeare retrouve sa brutalité joyeuse et sa capacité à faire exploser les cadres.
La troupe entière avance avec une énergie contagieuse et vivifiante. Anna Cervinka compose une Olivia aussi drôle que mélancolique, grande bourgeoise en deuil dont le cœur se fissure peu à peu. Cyril Gueï apporte à Orsino une élégance tendre et légèrement absurde. Sébastien Éveno campe un Malvolio magnifique de suffisance et de raideur grotesque. Quant à Véronique Gawedzki, elle illumine le spectacle par sa présence musicale et sa voix d’or.
Le reste de la troupe, dont la plupart sont aussi musiciens, est taillée du même bois, totalement déjantée. La musique, omniprésente, irrigue le spectacle de bout en bout. Les comédiens chantent, jouent, s’amusent avec une liberté rare. Rien ne semble jamais totalement sérieux, sauf peut-être le besoin d’amour et cette nécessité de continuer à faire la fête malgré le chaos du monde. C’est sans doute là que le spectacle touche juste, dans cette manière de transformer le désordre en élan vital.
Envoyé spécial à Toulouse
La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez de William Shakespeare
ThéâtredelaCité – CDN de Toulouse Occitanie
du 19 au 30 mai 2026
durée 2h30
Traduction d’Olivier Cadiot
Mise en scène de Galin Stoev
Avec Yoann Blanc, Anna Cervinka Sociétaire de la Comédie-Française, Sébastien Éveno, Véronique Gawedzki, Nicolas Gonzales, Cyril Gueï, Vincent Pacaud, Eliot Piette, Nathan Prieur, Marlène Saldana, Zoé Van Herck
Collaboration artistique et assistanat à la mise en scène – Virginie Ferrere
Scénographie d’Alban Ho Van
Lumières d’Elsa Revol
Costumes de Marie La Rocca
Son de Joan Cambon
Régie générale de Pablo Roy
Coiffures et maquillages de Cécile Kretschmar et Zoë Van Der Waal
Régie habillage – Elise Trotta
Direction technique – François Revol
Avec la participation de l’ensemble de l’équipe permanente et intermittente du ThéâtredelaCité