Comment la danse est-elle entrée dans votre vie, et à quel moment avez-vous compris qu’elle deviendrait votre métier ?
Efthimios Moschopoulos : J’ai commencé la danse assez tard. J’avais 21 ans, j’étais encore étudiant à l’université en Grèce quand j’ai intégré une formation pour devenir danseur. Avant ça, je faisais partie d’un groupe de théâtre amateur, et des personnes m’encourageaient régulièrement à essayer la danse. Presque par hasard, j’ai décidé de postuler à l’École Nationale de Danse – et j’ai été accepté. Ce n’était pas une décision claire ni planifiée, mais plutôt comme quelque chose qui en a simplement entraîné une autre. Aujourd’hui, cela fait près de dix ans que je travaille comme danseur professionnel.
Votre parcours s’est construit dans une Grèce marquée par la crise. Comment cela a-t-il influencé votre rapport à la création ?

Efthimios Moschopoulos : Ma génération a été contrainte de trouver des façons de survivre pendant la crise, et cela a profondément façonné ma relation au travail et à la vie. Choisir l’art quand on a vingt ans était extrêmement incertain et difficile. Devenir danseur ne semblait ni sûr ni réaliste. Mes parents ont appris que je pratiquais la danse que plusieurs années après mes débuts. Il leur était difficile de comprendre ou de soutenir ce choix. Faire ce pari tout en faisant face à une véritable précarité financière était un risque majeur, et cela m’a imposé très tôt un rapport sérieux à ce métier.
Grandir et se développer artistiquement dans cette période de crise m’a appris à vivre avec l’instabilité. Il y avait un sentiment permanent de limitation, mais aussi un besoin fort de créer malgré des conditions difficiles. Je pense que ça m’a rendu débrouillard, que cela m’a poussé à m’appuyer sur la communauté et la collaboration et à considérer l’art comme une nécessité plutôt que comme un confort.
Quelles rencontres ou collaborations ont été décisives dans votre parcours ?
Efthimios Moschopoulos : Au fil des années, j’ai collaboré avec de nombreuses personnes différentes, et je pense que je porte toutes ces expériences avec moi. Certains ont été mes professeurs à l’école de danse, d’autres des chorégraphes, des artistes visuels ou des metteurs en scène avec lesquels j’ai travaillé. Chaque rencontre m’a apporté une façon de travailler, une question un questionnement, une sensibilité. Il est difficile d’en isoler une seule, mais si je devais citer un nom, ce serait celui d’Euripides Laskaridis. Sa manière de travailler avec l’absurde, l’humour et la dramaturgie a influencé, d’une certaine façon, ma conception du processus créatif.
Qu’est-ce qui vous a amené à passer de l’interprétation à la chorégraphie ?

Efthimios Moschopoulos : C’est davantage une continuité qu’une rupture. Mon expérience de danseur est inscrite dans mon corps et dans ma façon d’appréhender le travail : comment je lis le matériau, comment je me positionne dans un processus, comment je comprends ma responsabilité envers l’œuvre et les personnes impliquées. Le basculement vers la chorégraphie est venu d’un besoin de prendre plus pleinement en charge ce qui est dit et la manière dont c’est exprimé, tout en créant un espace pour des questions qui ne trouvaient pas toujours leur place dans le seul rôle d’interprète.
Je continue par ailleurs à travailler comme danseur dans d’autres projets. Ce sont pour moi deux pratiques distinctes qui se nourrissent mutuellement, et je trouve du sens à circuler entre les deux.
Qu’est-ce qui nourrit votre processus créatif en ce moment ?
Efthimios Moschopoulos : Je me retrouve à revenir sur des questions autour du monde naturel, de la vie rurale, de l’identité queer, et du rapport entre le primitif et le contemporain.
Quels souvenirs d’enfance avez-vous voulu faire entrer dans cette pièce ?
Efthimios Moschopoulos : Le point de départ, c’est mon enfance dans un village, au sein d’une famille rurale entretenant un rapport direct avec la nature, les animaux, et la production comme la préparation de la nourriture. Des images, des odeurs, des expériences de mon enfance et de mon adolescence sont devenues un matériau essentiel. Ces souvenirs ont ouvert des questions autour des notions d’origine et d’identité, et m’ont encouragé à emmener ce monde sur scène.
De là est née l’idée initiale d’une table, comme lieu de rassemblement et d’échange, comme inviter des amis à cuisiner ensemble et à partager des histoires. Je voulais faire passer tout cela non pas par une forme narrative mais par un langage plus poétique, qui laisse de l’espace pour les résonances et les interprétations personnelles.
FÁE s’ancre dans des gestes liés à la nourriture. Pourquoi ce souvenir particulier est-il devenu votre point de départ ?

Efthimios Moschopoulos : La nourriture et le rapport à la nature sont devenus un point de départ parce qu’ils sont profondément liés à ma mémoire, au corps et aux rituels du quotidien. Ayant grandi dans un environnement rural, la nourriture n’était jamais seulement une question de manger : elle était liée aux structures familiales, au soin, au travail, à la coexistence. Préparer les repas, nourrir les animaux, récolter, planter, se retrouver autour d’une table – ces gestes répétitifs structuraient la vie quotidienne et portaient une charge émotionnelle.
Ce qui m’a intéressé, c’est la façon dont ces manières de vivre demeurent dans le corps au fil du temps. Elles peuvent exprimer de l’affection, de l’obligation, de l’intimité ou du contrôle – souvent sans mot. Partir de ce matériau m’a permis d’aborder les questions d’identité et d’appartenance par quelque chose de familier et de partagé.
Le titre suggère à la fois une injonction et une forme de soin. À qui ce « mange » s’adresse-t-il ?
Efthimios Moschopoulos : Dans FÁE, ce « mange » s’adresse dans plusieurs directions à la fois. C’est un geste de soin, de protection, de nourrissement – mais aussi quelque chose d’insistant, voire d’exigeant. Il parle à l’enfant, à l’animal, à la famille, au corps, à soi-même. Cette ambiguïté me plaisait : comment un mot aussi simple peut contenir à la fois la tendresse, le contrôle, l’amour et l’attente.
Comment votre identité queer, notamment à l’adolescence, a-t-elle façonné votre écriture chorégraphique ?
Efthimios Moschopoulos : Grandir en tant que personne queer dans une petite communauté insulaire en Grèce était assez difficile. Je ne me voyais reflété nulle part – pas d’exemples visibles, pas de langage, pas d’espace où je me sentais appartenir.
Je pense que c’est ce qui m’a conduit à développer un rapport très étroit avec la nature et les animaux. C’est là que je trouvais du réconfort et une façon d’exister. Dans la nature, rien n’a besoin d’être expliqué, il n’y a pas de normalité fixe, pas de dualité rigide. Tout existe dans une transformation et une fluidité constantes. C’est dans cet espace que j’ai trouvé un entre-deux où je pouvais exister et me sentir accepté, sans héroïsme, dans la vulnérabilité.
Que signifie créer en Grèce aujourd’hui ?

Efthimios Moschopoulos : Cela reste assez difficile, même si les conditions sont maintenant meilleures que pendant les années de crise. Il y a davantage d’opportunités pour les artistes, mais elles restent limitées et dépendent souvent d’initiatives privées plutôt que d’un soutien culturel public durable.
Il existe en même temps une scène artistique forte et active. Beaucoup d’artistes ressentent un besoin urgent de créer, de chercher, d’expérimenter et cela avec souvent des ressources très limitées et peu de stabilité institutionnelle. Il y a une abondance de production artistique sans l’infrastructure nécessaire pour la soutenir, ce qui, d’une certaine façon, reflète une réalité européenne plus large.
Le problème n’est pas un manque d’énergie artistique, mais l’absence de conditions qui lui permettraient de s’épanouir durablement. La question de la reconnaissance des artistes est, en définitive, celle de la valeur que la société accorde à la culture et de son engagement à la soutenir.
FÁE d’Efthimios Moschopoulos
Premières françaises
Hangar Théâtre dans le cadre de Montpellier Danse
du 30 juin au 1er juillet 2026
durée 50 min
Chorégraphie, interprétation, conception – Efthimios Moschopoulos
Scénographie de Theo Triantafyllidis assisté de Fabien Neisius
Création sonore & composition musicale d’Yakovlev
Création lumière de Nysos Vasilopoulos
Costumes de Taskin Goec
Conseiller créatif – Kostas Stasinopoulos
Contribution dramaturgique – Steriani Tsintziloni
Collaboratrice artistique – Xenia Koghilaki
Collaborateur artistique pour le son – Jeph Vanger
Flûte – Evi Nakou



