Le mistral souffle fort sur les étendues vertes de la Drôme. Depuis plusieurs jours, il s’est invité comme compagnon de route de la création en cours pour les Fêtes Nocturnes du Château de Grignan. Comme chaque année depuis 39 éditions, le monument patrimonial se transforme en effet en théâtre à ciel ouvert. Devant son imposante et majestueuse façade, le gradin a pris place et attend bientôt les nombreux spectateurs venus découvrir la pièce qui fera vibrer les murs séculaires cet été. Une série de plus de quarante représentations qui se jouera cette année presque intégralement à guichet fermé.
À travers les siècles

Il faut dire qu’au-delà de l’événement, qui attire en lui-même un certain nombre de fidèles convaincus au fil des ans, la programmation 2026 met aussi toutes les chances de son côté. En proposant ce projet à Robin Renucci, à la tête de La Criée à Marseille, la direction des Châteaux de la Drôme opte pour un artiste viscéralement attaché au texte et au répertoire. Une décision qui n’a rien d’anodin, en cette année qui célèbre les 400 ans de la naissance de Madame de Sévigné, figure incontournable de l’histoire grignanaise.
Pour le metteur en scène, L’École des femmes de Molière semble alors toute trouvée. Partant de cette femme de lettres à qui il souhaite faire écho dans sa liberté et son indépendance, il y trouve nombre de thématiques qui résonnent fortement avec notre époque. « Plus je travaille la pièce, plus je trouve qu’elle est vraiment d’actualité, confie-t-il. Elle soulève des sujets essentiels aujourd’hui : la question de l’autoritarisme, l’émancipation de la jeunesse, la rétention de la richesse… Tout cela nous concerne. » Afin de le porter, restait à trouver à ce spectacle une distribution solide. Un choix qui s’est lui aussi en partie opéré par le prisme du rapport au texte.
Par amour du texte
« J’affectionne beaucoup l’alexandrin, confirme Robin Renucci avec tendresse. C’est beau à entendre et à mettre en scène. Si tu le fais bien, le public pense dans sa tête la réplique suivante avant qu’elle soit prononcée. C’est une façon de le mettre en écoute. » Alors il distribue ses rôles en s’assurant de partager avec ses interprètes cet amour de la langue. Pour camper Arnolphe – le rôle le plus dense du répertoire devant Cyrano, rappelle le metteur en scène –, il fait ainsi appel à François Morel. Face à lui, Juliette Cahon et François Deblock, respectivement Agnès et Horace, complètent un trio central qui prend pieds, vers et rimes à bras-le-corps.

Ce rapport au verbe très habité, presque religieux, tient lieu de référence absolue dans le cadre des répétitions. Robin Renucci envisage le texte comme un élément sacré du travail. Un outil qu’il convient avant tout de s’approprier tel quel, plutôt que de vouloir le couper, le modeler, le plier à ses désirs. Son travail de mise en scène, c’est précisément dans cette assimilation qu’il le met en œuvre. Il ne s’agit pas seulement d’une certaine forme de respect, c’est aussi faire entendre, sans le biaiser, un discours qui résonne avec une certaine force en dépit des siècles : « Aujourd’hui il y a une dérive autoritaire, une remontée masculiniste importante, un backlash du féminisme. Molière en parle bien. »
Un cadre d’exception
Alors pour se mettre dans la perspective des mots de l’auteur, le metteur en scène va chercher de quoi révéler le sous-texte. De là lui vient l’un des pivots essentiels de sa dramaturgie : « Pour moi, les maisons chez Molière sont des personnages. Dans L’École des femmes, c’est une maisonnette précaire où Agnès a été mise par Arnolphe en attendant de l’épouser, après l’avoir mise au couvent pendant treize ans avec l’ordre de la rendre la plus idiote possible. Cette maison a une vie par elle-même. C’est un patriarcat de fortune, bricolé. » En découle une réflexion scénique qui fait de cette maison l’actrice et le témoin d’un effondrement autant que d’une émancipation.
La scénographe Lisa Navarro imagine pour cela une cabane branlante perdue au milieu d’un terrain vague, à la marge de toute société – a fortiori bourgeoise. Menaçant en permanence de s’écrouler, elle prend ici place au pied de l’immense façade du Château de Grignan. Un contraste spécifiquement pensé pour s’inscrire dans ce cadre non-conventionnel, et qui fait de cet espace un terrain de jeu artistique aussi bien que technique. À la création lumière comme à la composition sonore, Sarah Marcotte et Antoine Richard s’en sont d’ailleurs donné à cœur joie, mettant à profit toutes les possibilités offertes par le décor châtelain comme par le dispositif semi-circulaire qui lui fait face.
Premier public

C’est là que les sept interprètes, vêtus de costumes qui n’ont encore rien de définitif et seront signés par Benjamin Moreau, doivent désormais finaliser leurs partitions. Après bientôt deux semaines à Grignan, l’un des enjeux des répétitions consiste à trouver ses marques, tant dans les déplacements et les gestes que dans les intentions de jeu. Et pour cause, les conditions extérieures et le plateau soudain très profond, qui plongent le projet dans sa réalité à venir, modifient tous les rapports jusqu’à présent travaillés en salle. Car la cour du château a peu à voir avec La Criée ou LaMAM, d’autant que les gradins ne sont pas tout à fait vides en ce début de soirée.
Une quarantaine de spectateurs, invités parmi les fidèles du lieu, ont en effet pris place sur les sièges pour assister au travail en cours. Une proposition que Robin Renucci accueille avec beaucoup de naturel, ouvrant déjà régulièrement ses répétitions. « L’argent public utilisé pour faire un spectacle appartient à tout le monde », explique-t-il sans détour avec le souci de transparence qui anime le directeur de théâtre qu’il est. Par-delà cette considération, cela interroge également toute une démarche artistique : « Je trouve très bien de montrer que pour faire naître quelque chose, il faut travailler. C’est un artisanat, je n’aime pas du tout la qualité d’artiste de talent. »
Un théâtre populaire
Filant la métaphore de cet artisanat, Robin Renucci sait exactement où aller durant cette dernière semaine de répétitions : « Le patron du vêtement est fait, il faut que je retire les fils blancs et que j’allège l’ensemble du rythme ». Une opération de précision qui mobilise toutes les forces techniques et artistiques disponibles. Car c’est là que se joue toute la fluidité du spectacle, des ressorts de la comédie jusqu’à la justesse de l’interprétation, en passant par la dramaturgie elle-même. C’est aussi ce rythme – et ses fluctuations – qui détermine le lien qui se tisse entre le plateau et les spectateurs.

Une relation primordiale pour le metteur en scène. « Le public est vraiment le partenaire principal des acteurs. Je fantasme sur l’idée que c’est un public populaire, qui brasse plein de gens différents », dit-il dans la poursuite du projet qu’il mène notamment depuis son arrivée à Marseille en 2022. Cette notion de théâtre populaire, qui fait pleinement partie de son identité, trouve avec L’École des femmes un medium qui ne laisse aucune place au doute : « J’ai besoin de mettre le public dans la connivence dès le début, qu’il y ait une conversation entre la salle et le plateau ». C’est à travers ce dialogue permanent que le registre comique finit par changer de camp, riant d’abord avec Arnolphe avant de le tourner en dérision, lui et ce qu’il représente.
Détails et précision
L’orchestration de la comédie tient dès lors d’une attention au détail, dans tous les corps de métier. Au plateau, outre les trois protagonistes de l’intrigue, l’énergie et la rigueur de Luc-Antoine Diquéro, Igor Skreblin et Chani Sabaty sont nettement mises à contribution dans cette quête de justesse. Sous l’œil attentif de leur camarade de jeu et assistant metteur en scène Sven Narbonne, tout se place progressivement au millimètre. À ses côtés dans les gradins, Robin Renucci interrompt les scènes de temps à autre. La voix discrète qui passe dans son micro est celle d’un artiste qui sait où il va. Postures, intentions et déplacements s’ajustent à son regard, tandis que côté régie tout s’organise également pour proposer un spectacle le plus fluide possible.
Cet élan commun, qui met dans un même mouvement scénographie, technique et artistique, est au centre du travail à mener dans les jours qui les séparent encore de la création. Au cours de ces derniers instants sans spectateur, L’École des femmes va se resserrer acte après acte, de réplique en effet scénique, au cours des filages à venir et jusqu’à la répétition générale. Restera alors à la pièce à rencontrer ses premiers publics pour façonner tout à fait ce que des sièges vides ne pourront jamais remplacer : un rapport sensible qui donne à la comédie toute sa résonance critique et politique.
Envoyé spécial à Grignan
L’École des femmes de Molière
Fêtes Nocturnes – Château de Grignan
Du 24 juin au 22 août 2026
Durée estimée 1h45.
Tournée
23 septembre au 3 octobre 2026 au Théâtre Montansier – Versailles
7 au 9 octobre 2026 à la Maison de la Culture de Bourges
13 au 17 octobre 2026 à L’Azimut – Antony – Châtenay-Malabry
20 et 21 octobre 2026 au Radiant-Bellevue – Caluire
23 octobre 2026 à Bourgoin-Jallieu
4 et 5 novembre 2026 au Théâtre de la Fleuriaye – Carquefou
10 novembre 2026 à la Scène nationale 61 – Flers
13 novembre 2026 à la Scène nationale 61 – Alençon
20 novembre 2026 au Carré Sainte Maxime
23 et 24 novembre à Scènes et ciné – Istres
27 et 28 novembre 2026 au Théâtre Molière – Sète
1er et 2 décembre 2026 au Théâtre de l’Archipel – Perpignan
8 et 9 décembre 2026 à Pau
12 et 13 décembre 2026 au Parvis – Scène nationale de Tarbes
16 au 19 décembre 2026 au Théâtre National de Nice
5 au 24 janvier 2027 à La Criée – Marseille
26 et 27 janvier 2027 à Grasse
30 et 31 janvier 2027 à L’Onde – Vélizy-Villacoublay
De Molière
Mise en scène de Robin Renucci
Avec Francois Morel, Juliette Cahon, François Deblock, Luc-Antoine Diquéro, Sven Narbonne, Chani Sabaty, Igor Skreblin
Scénographie de Lisa Navarro assistée de Margaux Nessi
Création lumière de Sarah Marcotte assistée de Marie Martorelli
Costumes de Benjamin Moreau assisté de Mathilde Brette
Création son d’Antoine Richard
Régie générale – Jean-Luc Malavasi
Assistanat à la mise en scène – Sven Narbonne



