Il y a quatre cents ans, place des Vosges, dans le Marais parisien, naissait l’une des plumes les plus vives du Grand Siècle. Marie de Rabutin‑Chantal, marquise de Sévigné, fit rayonner Grignan par sa correspondance fleuve, adressée à sa fille et à ses proches, parmi lesquels le libertin et impertinent Bussy‑Rabutin. C’est en épousant le comte d’Adhémar que Françoise, son enfant chérie, devint châtelaine des lieux et première dame de province.
Pour célébrer comme il se doit la plus célèbre des épistolières, le deuxième étage de la bâtisse, restauré au début du XXe siècle par Madame Fontaine, rouvre dès juillet dans une scénographie entièrement repensée signée Fabrice Hausset et la complicité de la dessinatrice Marie Decourchelle. Onze pièces et une frise inspirée des tapisseries provençales replongent le visiteur dans le quotidien du couple de Grignan, ses fêtes, sa descendance et son rôle de relais de l’autorité royale en terre méridionale.
Arnolphe, geôlier déjoué

C’est sous les fenêtres de cet étage, sur une avancée en rotonde, que Robin Renucci met en scène L’École des femmes. Quelle pièce, mieux que celle-ci, pouvait honorer aussi bien la marquise et sa franchise ? Arnolphe, bourgeois enrichi et passablement ridicule, qui s’est offert une particule pour la respectabilité, redoute par-dessus tout la ruse des précieuses et la honte d’être cocu. Pour s’en prémunir, il a recueilli une petite paysanne et l’a tenue dans l’ignorance, de ses quatre à ses seize ans, afin d’en faire son épouse. Il rêve de la modeler comme une cire docile, certain de pouvoir lui donner la forme (soumise bien sûr) qui lui plaît. Passons sur le relent de pédophilie qui affleure. Le machisme triomphe.
Mais Molière, observateur redoutable de son temps et féministe avant l’heure, n’a jamais laissé le rire désarmer sa critique, et c’est sous les éclats de la farce qu’il loge sa plus rude attaque contre les barbons. Il place devant la jolie sotte un gentilhomme au cœur tendre, et il ne faut guère de temps pour qu’elle cède à ce visage d’ange.
Le ver est dans le fruit. Toutes les manœuvres d’Arnolphe, ses précautions, ses prévenances, sa préférence pour la manipulation dans l’ombre plutôt que l’affrontement dans la lumière, se brisent contre l’amour. Au terme d’un revirement total de situation – le fameux deus ex machina que Molière affectionne pour plaire à la cour et muer la tragédie en comédie heureuse –, le barbon finira dindon et Agnès gagnera non pas un amoureux mais son affranchissement.
La cabane contre le château
S’appuyant sur le travail scénographique de Lisa Navarro, Robin Renucci tisse des échos entre les mots et la pierre, entre hier et aujourd’hui. Recluse dans une maison de guingois, à l’écart d’un monde jugé corrupteur, Agnès s’épanouit en sauvageonne, guidée par son seul instinct et par les principes religieux inculqués dès l’enfance. Et c’est cette candeur, ce cœur offert, tout ce qu’Arnolphe a patiemment façonné, qui se retourne contre lui. Là réside la beauté du texte.
À mesure que la jeune fille s’émancipe, la cabane perd ses plumes, ou plutôt ses planches mal fixées, et se délite jusqu’à n’être plus qu’une carcasse vide ouverte aux quatre vents. Le château, emblème de l’autorité royale et masculine, ne pèse rien face à cette masure de fortune qui, dans un dernier souffle, livre à sa captive la liberté espérée et une famille aimante. Loin de la marquise par sa naissance, Agnès brûle pourtant du même feu.
François Morel, dindon magnifique

Dans ce tourbillon de rebondissements dont il fait les frais et sur les chausses trappes qui s’ouvrent sous ses pieds et qui finiront par l’engloutir, François Morel impose sa verve, son goût du vers et un sens aigu du comique. En jeune premier, François Deblock virevolte et campe à merveille l’amoureux transi, un brin naïf. Le reste de la distribution, Juliette Cahon, Sven Narbonne, Chani Sabaty et Igor Skreblin, accompagne le mouvement, avec des présences encore inégales que les prochaines soirées sauront resserrer. Souffrant, Luc-Antoine Diquéro a cédé pour une durée indéterminée le rôle de Chrysalde à Robin Renucci, que ce dernier a repris au pied levé. Sous sa direction précise, la langue de Molière éclate et répond aux lettres de Madame de Sévigné, les vers se relançant l’un l’autre, cavalant parfois pour mieux faire saillir la rime, bien que le rythme – chaleur oblige – n’ait pas encore été trouvé.
Sous une canicule harassante, écouter cette poésie qui raille la domination masculine et célèbre l’intelligence des femmes ne rafraîchit pas totalement l’atmosphère, mais reste franchement réjouissante. Le pari grignanais est tenu, et les Fêtes nocturnes peuvent briller jusqu’à fin août.
Envoyé spécial à Grignan
L’École des femmes de Molière
Fêtes Nocturnes – Château de Grignan
Du 24 juin au 22 août 2026
Durée estimée 1h45.
Tournée
23 septembre au 3 octobre 2026 au Théâtre Montansier – Versailles
7 au 9 octobre 2026 à la Maison de la Culture de Bourges
13 au 17 octobre 2026 à L’Azimut – Antony – Châtenay-Malabry
20 et 21 octobre 2026 au Radiant-Bellevue – Caluire.
23 octobre 2026 à Bourgoin-Jallieu
4 et 5 novembre 2026 au Théâtre de la Fleuriaye – Carquefou
10 novembre 2026 à la Scène nationale 61 – Flers
13 novembre 2026 à la Scène nationale 61 – Alençon
20 novembre 2026 au Carré Sainte Maxime
23 et 24 novembre à Scènes et ciné – Istres
27 et 28 novembre 2026 au Théâtre Molière – Sète
1er et 2 décembre 2026 au Théâtre de l’Archipel – Perpignan.
8 et 9 décembre 2026 à Pau
12 et 13 décembre 2026 au Parvis – Scène nationale de Tarbes.
16 au 19 décembre 2026 au Théâtre National de Nice
5 au 24 janvier 2027 à La Criée – Marseille
26 et 27 janvier 2027 à Grasse
30 et 31 janvier 2027 à L’Onde – Vélizy-Villacoublay.
Mise en scène de Robin Renucci
Avec Francois Morel, Juliette Cahon, François Deblock, Luc-Antoine Diquéro, Sven Narbonne, Chani Sabaty, Igor Skreblin
Scénographie de Lisa Navarro assistée de Margaux Nessi
Création lumière de Sarah Marcotte assistée de Marie Martorelli
Costumes de Benjamin Moreau assisté de Mathilde Brette
Création son d’Antoine Richard
Régie générale – Jean-Luc Malavasi
Assistanat à la mise en scène – Sven Narbonne



