« On vit le plus beau mois de notre vie, sans savoir si ce spectacle aura un avenir »
Maud Sauvage et Lotus Guibot, co-fondatrices de la compagnie GR21
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Maud Sauvage : Nous vivons une situation très paradoxale. La compagnie est née en novembre 2024 et ce Festival d’Avignon est une première à tous les niveaux : notre première création, notre première programmation au Théâtre des Carmes. En toute franchise, nous sommes en train de vivre le plus beau mois de notre vie. Le bouche-à-oreille fonctionne, les salles se remplissent, beaucoup de professionnels viennent découvrir le spectacle et la presse est au rendez-vous. Pourtant, nous sommes incapables de savoir ce qui se passera ensuite.
Notre inquiétude ne vient même plus que les programmateurs n’aiment pas le spectacle, mais qu’ils n’aient plus les moyens de nous accueillir. Nous participons aussi aux rassemblements. Nous étions notamment à celui de la CGT Spectacle devant l’Hôtel de Ville. Mais il y a une forme de gêne : comment aller demander à des directeurs de théâtres de nous programmer alors qu’ils se battent eux-mêmes pour maintenir leurs structures à flot ?
Concrètement, quel est l’impact de ces baisses budgétaires sur votre compagnie ?
Lotus Guibot : Nous l’avons ressenti immédiatement. Notre budget pour Avignon était pourtant bouclé dès le mois d’avril, car les demandes de subventions et de fonds d’émergence se préparent très en amont. Puis le 1er juin, coup de théâtre : le FONPEPS a été revu à la baisse, tandis que le cachet minimum exigé pour en bénéficier est passé de 127,50 à 130,50 euros. Sur l’ensemble du festival, cela représente environ 500 euros de dépenses supplémentaires. Dans le même temps, l’aide que nous devions percevoir passe d’environ 6 500 à 4 500 euros. Avant même le début du festival, il nous manquait déjà près de 1 500 euros sur un budget qui était pourtant finalisé. À cela s’ajoute un refus de la Ville de Dijon, où nous avions sollicité 5 000 euros pour le fonctionnement de la compagnie, sans qu’aucune explication ne nous ait été donnée.
Vous décrivez un fonds qui diminue tout en devenant plus difficile d’accès…
Lotus Guibot : Payer un cachet minimum de 130,50 euros est déjà très compliqué. Certains de notre compagnie sont à 96 euros. L’écart est considérable. Aujourd’hui, on nous demande de payer davantage pour recevoir moins. Le plafond annuel du FONPEPS a lui aussi été abaissé, passant d’environ 22 000 à 12 000 euros. C’est un véritable effet de ciseaux. Nous avons le sentiment qu’il s’agit de réduire le nombre de compagnies pouvant bénéficier de ce dispositif. Pour nous, cela ne peut pas être un hasard.
Quel est le risque le plus lourd pour une compagnie aussi jeune que la vôtre ?
Maud Sauvage : Le principal danger est de ne plus pouvoir rémunérer correctement les comédiens, les scénographes et toutes les personnes qui participent à la création. Si les financements des théâtres ou des collectivités disparaissent, comment créer ? Notre premier spectacle est né dans le cadre du prix du Théâtre 13, avec un calendrier très court. Nous n’avions pas le temps de construire des coproductions ou de chercher des partenaires. Nous avons donc travaillé en autoproduction, grâce à l’engagement bénévole de nombreuses personnes. Mais ce modèle ne peut pas durer. Nous ne pouvons pas demander à des professionnels de travailler plusieurs semaines sans être rémunérés. Nous ne sommes pas encore conventionnées : la compagnie n’a qu’un an et demi.
Quelles solutions envisagez-vous à votre échelle ?
Lotus Guibot : La première, c’est de participer à tous les rassemblements. Nous croyons à la solidarité : plus nous serons nombreux, plus nous aurons de chances de nous faire entendre. Cette mobilisation nous a aussi convaincues qu’il fallait nous syndiquer. La compagnie est encore très jeune, mais autant le faire dès maintenant pour connaître nos droits et être accompagnées. C’est d’ailleurs le message de notre spectacle qui raconte un banc de saumons qui se protège des prédateurs en restant groupé. Aujourd’hui, les rassemblements, les pétitions et les manifestations sont les seuls moyens d’action dont nous disposons.
Comment alerter un public qui ne mesure pas forcément ce qui est en train de se jouer ?
Maud Sauvage : À la fin de chaque représentation, en plus de remercier les spectateurs, nous prendrons désormais quelques minutes pour parler du danger qui pèse sur le spectacle vivant. Dans notre spectacle, un personnage imagine un monde où l’on coupe les subventions, où l’on fait subir un « stress test » aux théâtres pour ne conserver que ceux qui survivent avant de les racheter. Lorsque nous avons écrit cette scène, elle relevait presque de la dystopie. Aujourd’hui, elle résonne autrement. Ce qui semblait relever de la fiction est devenu une inquiétude très concrète.
Beaucoup de personnes extérieures au monde de la culture ne mesurent pas encore ce qui est en train de se jouer, alors qu’elles seront elles aussi concernées. Avec des places à 80 ou 150 euros, les salles auront du mal à se remplir. Il faut en parler à nos familles et à nos proches, qui ne travaillent pas dans ce secteur. Les regards changent souvent lorsque ceux que l’on aime sont directement concernés. C’est ainsi qu’un véritable effet domino peut se produire.
Cette crise, à l’approche de l’élection présidentielle, peut-elle remettre la culture au cœur du débat public ?
Lotus Guibot : Nous avons envie d’y croire, parce que sinon ce serait très difficile de continuer. Nous voyons déjà plusieurs maires se mobiliser après l’annonce du surgel qui touche les établissements de leurs villes. Cela fait des années que l’image de la culture s’est progressivement dégradée, avec cette idée que nous serions un petit monde, vivant de l’argent public pour notre seul plaisir. Pourtant, cette question dépasse largement le seul secteur culturel. Elle concerne aussi l’emploi, le pouvoir d’achat, l’économie locale et les impôts. Nous avons le sentiment qu’il y a eu un premier sursaut lors des dernières élections législatives. Nous espérons qu’il y en aura un autre lors de la présidentielle, même si le débat est aujourd’hui extrêmement polarisé.
Au-delà de cette échéance, notre préoccupation est aussi très concrète. Pour structurer une compagnie, nous ne pourrons pas continuer à tout faire à deux. Il faut monter les demandes de subventions, préparer les dossiers de production et, dans le même temps, continuer à créer. L’artistique reste notre métier. Pour grandir, il faudra pouvoir travailler avec des équipes de production et d’administration, mais cela suppose des moyens. Aujourd’hui, tout est bloqué, tout est gelé. C’était déjà difficile auparavant, c’est encore pire avec cette incertitude permanente. Nous avons le sentiment que 2027 sera une année décisive pour l’avenir de notre compagnie.