Wallace Ferreira & Davi Pontes © Bea Borgers

Davi Pontes : « La fragilité exposée n’est pas une faiblesse »

Sans un mot ni musique, l'artiste brésilien et son complice Wallace Ferreira font du dénuement une chorégraphie de l'autodéfense. Le corps offert au regard devient tour à tour arme, humour ou vertige. À La Bâtie, les trois volets de Repertório se déploient au Pavillon ADC.
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Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Davi Pontes : Nous nous sommes rencontrés à Rio de Janeiro en 2018. J’étudiais l’art, Wallace la danse. Je réfléchissais déjà à ce projet lorsque je l’ai vu danser dans une pièce. Quelque chose dans sa présence m’a donné envie d’imaginer un travail ensemble. Huit ans ont passé depuis.

Qu’est-ce qui vous a réunis artistiquement ?
Repertório N.1 de Davi Pontes © Genevieve Reese

Davi Pontes : J’avais beaucoup travaillé seul et je ressentais le besoin de créer avec quelqu’un. J’avais aussi envie d’explorer des questions auxquelles l’université laissait alors peu de place. Dans le même temps, le contexte politique brésilien – l’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir, nous confrontait à certaines limites. Notre collaboration est aussi née de là, de cette envie de créer à l’intérieur de ces contraintes et de voir jusqu’où nous pouvions aller.

Qu’est-ce qui nourrissait alors votre travail ?

Davi Pontes : Au début, la situation politique et la montée de la droite au Brésil nous ont beaucoup mobilisés. C’est peut-être de là que vient une certaine force, une envie de prendre des risques lorsque vous avez le sentiment de ne pas avoir grand-chose à perdre.

C’est dans ce contexte que nous avons commencé à observer un langage de gestes qui circulait au sein de notre communauté LGBTQIA+ à Rio. Ils mêlaient une forme de violence, comme une manière d’affronter certaines situations, et de l’humour pour parvenir à les traverser.

Je m’interrogeais aussi sur la manière dont l’histoire de la danse avait défini ce que devait être la chorégraphie, et sur la persistance de notions comme l’ordre, l’obéissance ou la discipline. Les gestes que nous échangions entre nous constituaient au contraire une façon silencieuse et très rapide de communiquer. Ils n’avaient pas besoin d’être expliqués ni de répondre à une logique particulière. Ils étaient simplement là où ils devaient être.

C’est de là qu’est né Repertório ?

Davi Pontes : Le projet est apparu en 2018, très marqué par la situation politique brésilienne. Je considère ce travail comme politique, mais il ne s’y réduit pas. Nous voulions faire quelque chose d’intelligent, d’audacieux. Il est né avec beaucoup de colère et beaucoup de peur aussi.

Repertorio n°3 de Davi Pontes et Wallace Ferreira © Fe Avilla
Repertorio n°3 de Davi Pontes et Wallace Ferreira © Fe Avilla

Dès le départ, nous voulions inscrire cette recherche dans le temps. Nous avons donc imaginé une trilogie pour pouvoir revenir sur ce que nous avions fait, le remettre en question, le reprendre, le transformer. Et c’est ce qui s’est passé.

La première question était celle de l’autodéfense. Comment développer une chorégraphie sans partir de pratiques déjà identifiées comme le judo, le jiu-jitsu ou même la capoeira, plus proche de nous ? Il n’a jamais été question de les reproduire sur scène. Nous voulions plutôt regarder comment chaque corps développe sa propre capacité à se défendre et nous intéresser à toutes ces pratiques laissées en dehors des récits habituels de l’autodéfense.

Huit ans plus tard, qu’est-ce qui a transformé cette recherche ?

Davi Pontes : Le temps d’abord. Le monde a changé, nos corps aussi, tout comme notre manière de travailler. Et le monde est devenu plus violent pour les personnes qui vivent dans des corps comme les nôtres. Cela entre forcément dans le travail.

Nous avons aussi beaucoup voyagé avec Repertório. La rencontre avec d’autres territoires a été importante. Cela peut paraître évident, mais elle transforme réellement la perception des choses. Nous avons compris que les mécanismes de brutalité pouvaient agir de manières très différentes tout en reproduisant certains schémas. L’extraction, l’expropriation ou la représentation prennent des formes diverses, mais elles peuvent toutes produire de la violence.

Peu à peu, nous avons aussi cessé de vouloir expliquer. Ce qui m’intéresse davantage aujourd’hui, c’est de rester face au corps comme quelque chose qui n’a pas encore été totalement organisé, nommé ou transformé en image. Nous ne partons pas d’une référence pour fabriquer une image. Nous cherchons plutôt ce qui peut advenir lorsque le corps est simplement là, présent, avant même que nous sachions exactement ce que nous regardons. Le travail se situe quelque part dans ce mouvement entre ce que nous connaissons déjà et ce que nous ne savons pas encore nommer.

Pourquoi avoir pensé Repertório en trois volets ?
Repertorio n°3 de Davi Pontes et Wallace Ferreira © Mateus Freitas

Davi Pontes : Les trois parties étaient aussi un prétexte pour travailler sur une longue durée. Nous voulions pouvoir revenir en arrière, douter de ce que nous avions fait, le refaire et observer ce que le temps allait produire.

Repertório N.1 a eu une vie très courte en 2018. Nous ne l’avons repris que quelques années plus tard. Lorsque nous le regardons aujourd’hui, nous retrouvons quelque chose de cette époque où nous avions le sentiment de ne pas avoir grand-chose à perdre. Le risque et la force étaient très présents. Un certain calme s’y est ajouté au fil des années.

Avec N.2, nous prenons davantage de risques dans notre relation avec le public. Elle devient un moyen de faire surgir la gêne, la puissance, l’humour ou l’inconfort. Je ne suis pas vraiment intéressé par l’idée de jouer avec le public. Ce qui m’importe, c’est ce que cette relation peut ouvrir à l’intérieur de cet espace que nous appelons habituellement le théâtre.

Dans N.3, nous nous en rapprochons encore et interrogeons ce que cette proximité produit en termes d’exposition. Le corps devient plus poreux au regard et à la présence de ceux qui sont là. Une même action peut provoquer des choses très différentes selon la personne qui regarde, sa manière de regarder et ce qui se joue dans cette relation. Cette proximité est donc aussi une prise de risque. Nous ne maîtrisons jamais complètement ce qui arrive lorsque nous plaçons notre corps si près du regard d’un autre.

La nudité traverse les trois pièces. Pourquoi est-elle si importante ?

Davi Pontes : La manière dont nous regardons et dont nous sommes regardés nous intéresse depuis le début. En huit ans, je crois ne jamais avoir répondu à un entretien sans être interrogé sur la nudité. Cela dit déjà quelque chose de la place qu’elle occupe dans le travail.

Repertório N.1 de Davi Pontes © Genevieve Reese

Pour nous, être nu n’a jamais simplement signifié ne pas porter de vêtements. D’ailleurs, nous ne sommes jamais totalement nus. Nous gardons nos baskets Nike et nos chaussettes.

Les pièces nous entraînent dans une transformation physique très intense et la nudité permet de la rendre visible. L’hyperventilation, la sueur, l’épuisement, la perte de force apparaissent directement sur le corps. Nous n’avons pas besoin de fabriquer l’image d’un corps qui se transforme. La situation elle-même produit cette transformation devant le public.

La nudité ouvre aussi une relation très particulière au regard. Un corps nu peut paraître vulnérable, disponible, menaçant, désirable ou ridicule. Cela ne nous appartient jamais complètement. Tout dépend de celui qui regarde, de sa manière de regarder et de ce que son regard porte avec lui.

C’est précisément cette exposition qui nous intéresse. S’exposer dans un état de fragilité ne signifie pas nécessairement être fragile. Il y a même une puissance à rester là, le corps exposé, sans chercher à résoudre ce que l’autre est en train de voir.

Cette recherche se poursuit-elle au-delà de Repertório ?

Davi Pontes : Nous préparons actuellement Mata Leão avec la Volksbühne de Berlin et six autres interprètes formidables. Cette nouvelle création prolonge la recherche développée dans Repertório. Elle sera créée le 29 octobre et se jouera jusqu’en mai 2027.

Vous vivez toujours au Brésil ?
Repertório N.1 de Davi Pontes et Wallace Ferreira © Genevieve Reese

Davi Pontes : Oui, à Rio de Janeiro.

Quelle place le Brésil garde-t-il dans votre travail aujourd’hui ?

Davi Pontes : Nous y avons toujours des projets, ensemble comme séparément, et je suis très intéressé par ce qui s’y crée aujourd’hui. J’espère surtout que les institutions seront capables de soutenir, de financer et de permettre aux artistes d’y poursuivre leur travail, aussi bien ceux qui émergent que ceux qui ont déjà construit une carrière et continuent de choisir d’y vivre et d’y créer.

Vous travaillez pourtant beaucoup en Europe. Comment vivez-vous ce va-et-vient permanent ?

Davi Pontes : C’est violent, épuisant, jouissif, incertain, joyeux, tout cela à la fois. L’un traverse constamment l’autre. Je sens profondément que ma maison est au Brésil, tout en ayant parfois le sentiment de pouvoir être partout en même temps.


Repertório N.1, N.2 & N.3 de Davi Pontes et Wallace Ferreira
La Bâtie – Festival de Genève
Pavillon ADC
Du 10 au 12 septembre 2026
chaque opus à une durée d’environ 1h

Concept et performance – Davi Pontes & Wallace Ferreira

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