Une boîte d’archives blanche entre les mains, Salim Djaferi a le regard pétillant d’un enfant qui vient de faire une grande découverte et attend impatiemment de la partager. Derrière la légèreté de sa démarche et la nonchalance de sa posture, alors qu’un sourire entendu illumine son visage, difficile encore d’en saisir l’ampleur. Il faut dire que la volonté est clairement du côté de la dédramatisation, moins par désir que par lassitude. Et pour cause, dans cette nouvelle pièce intitulée Bâtir, il s’apprête à révéler comment les plans d’urbanisation successifs, déjà menés en France avant la révolution algérienne, sont devenus les vecteurs récurrents d’un racisme d’État.

Pour cela, l’artiste désormais installé à Bruxelles va d’abord chercher du côté de son histoire personnelle. Lui, qui a grandi dans une cité de la banlieue parisienne, a gardé en lui les traces d’une marginalisation forcée, physique, inscrite au béton dans le paysage urbain. Ces quartiers entiers, conçus loin des centres-villes, en sont de préférence séparés par une grande route ou un périphérique, et se reconnaissent à leurs tours immenses et leurs barres imposantes. Une géographie qui a tellement fait ses preuves qu’elle a depuis gagné la grande majorité des villes de la métropole, et au-delà. Un quadrillage territorial discrètement contrôlé par de savants décideurs qui mettent tout en œuvre pour empêcher les résidents de partir trop loin.
93 au carré
C’est ce que raconte la mère de Salim Djaferi à son fils venu l’interroger sur le sujet. Au fil des déménagements et des attributions de logements, jamais la famille n’a quitté le petit carré du 93, qui lui a été assigné à l’arrivée du grand-père venu gonfler les rangs de la main-d’œuvre française au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le parcage n’est évidemment pas officiellement reconnu, mais les signes ne trompent pas. Entre les termes discriminatoires utilisés dans les rapports internes et les circulaires de quotas basés sur des éléments profondément ségrégationnistes, il y a définitivement quelque chose de pourri au royaume des politiques d’urbanisation.
Ce carré hermétique prend forme au plateau dans la judicieuse scénographie de Justine Bougerol et Silvio Palomo. Simple en apparence, un système de lourds rideaux blancs, dressés comme quatre murs, redessine l’espace en permanence. Ils sont à l’image de ces quartiers que l’on fait mine de réinventer, à coup de démolitions et de reconstructions qui répondent surtout à un souhait de gentrification à peine dissimulé, repoussant toujours plus loin les familles indésirables. C’est de ce lieu en constante mutation que l’artiste franco-algérien, facétieusement accompagné sur scène par Sasha Martelli, met en miroir ses recherches menées sur le sujet et ses propres expériences en tant que victime de racisme plus ou moins ordinaire.
Théâtralité documentaire

La dimension documentaire est bien présente, tant dans la dramaturgie d’Adeline Rosenstein que dans les codes de la mise en scène, que Salim Djaferi cosigne avec Clément Papachristou. Dans sa forme, toutefois, Bâtir opte pour une théâtralité particulièrement affirmée. Avec un flegme imperturbable, le comédien joue la carte de l’ironie, dont il ponctue allègrement son récit avec un plaisir non coupable, sorte de petite revanche prise depuis les planches sur un système enfin mis en lumière.
Tout comme les discriminations raciales se sont accumulées et entérinées d’une génération à l’autre, cette pièce est faite de successions de petits riens qui mènent à un grand tout. Le texte et l’espace mettent à nu un racisme systémique qui se révèle toujours plus violent, jusqu’à redevenir, de nos jours, totalement décomplexé. Salim Djaferi a fait le choix de le confronter par le théâtre. Il le fait avec beaucoup de finesse et d’humour.
Bâtir de Salim Djaferi et Clément Papachristou
Création le 27 mai 2026 au Théâtre national Wallonie-Bruxelles dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts
Vu au Théâtre Benoît XII – Festival d’Avignon
Du 17 au 24 juillet 2026
Durée 1h15
Tournée
14 & 15 janvier 2027 – Halles de Schaerbeek, Bruxelles
2, 3 & 4 mars 2027 – Comédie de Saint-Etienne – CDN
9 au 12 mars 2027 – Théâtre de la Croix-Rousse, en co-présentation avec le Théâtre des Célestins – Lyon
16 & 17 mars 2027 – La Machinerie – Vénissieux
23 au 27 mars 2027 – Théâtre de Namur
31 mars, 1 avril 2027 – Maison de la culture de Tournai
7, 8 & 9 avril 2027 – Théâtre Joliette – Marseille
18 au 22 mai 2027 – Théâtre Public de Montreuil
Jeu – Salim Djaferi, Sasha Martelli
Mise en scène – Salim Djaferi, Clément Papachristou
Texte – Marie Alié, Salim Djaferi, Clément Papachristou
Documentation et collaboration artistique – Hanna El Fakir
Collaboration artistique – Sasha Martelli
Dramaturgie – Adeline Rosenstein
Collaboration à la recherche – Janoé Vulbeau
Scénographie – Justine Bougerol, Silvio Palomo
Création lumière et direction technique – Laurie Fouvet
Coach mouvement – Sophie Melis
Création sonore – Maïa Blondeau
Assistanat mise en scène, coordination artistique – Hanna El Fakir , Skandar Kazan Seckar
Costumes – Silvia Ruth Hasenclever
Régie plateau et son – Alice Spenlé en collaboration avec Yorick Detroy et Nicolas Marty



