Attablée au Nemours, à l’angle de la place Colette, Anna Cervinka n’est qu’à quelques mètres de la Comédie-Française. Souriante, le regard vif, elle déroule son parcours avec une gaieté qui ne la quitte guère. Un léger accent rappelle Bruxelles et cette Belgique dont elle garde le goût du décalage. Depuis son entrée dans la troupe en 2014, la Maison occupe, dit-elle, « 90 % » de sa vie. Devenue sociétaire en 2023, elle y a grandi, multiplié les rôles et les rencontres, sans jamais perdre l’envie d’aller voir ailleurs.
Ces échappées lui sont nécessaires. Retrouver d’autres équipes, d’autres manières de travailler, quitter un temps la Salle Richelieu pour mieux y revenir. Depuis peu, le cinéma lui ouvre un autre espace. Face à la caméra, elle découvre une façon différente de jouer, un territoire encore neuf que quelques tournages lui ont donné envie d’explorer davantage.
Prendre le théâtre au sérieux

Le plateau n’était pourtant pas son premier choix. À Bruxelles, elle commence par des études de journalisme sans véritable vocation. Le théâtre reste dans un coin de sa tête, quelque chose qu’elle fera plus tard, peut-être en amateur. Jusqu’au jour où elle abandonne ses études et choisit le jeu.
Le changement est immédiat. Elle se lève à sept heures avec l’envie d’aller en cours. « Je sentais que c’était important et que je voulais en faire mon métier. » Avoir attendu lui aura peut-être évité de considérer cette chance comme acquise. Le théâtre devient une affaire sérieuse sans jamais cesser d’être ludique.
Au Conservatoire royal de Bruxelles, dont elle sort diplômée en 2008, elle affine son jeu. Un stage d’un mois en Biélorussie, à Minsk, laisse une trace plus profonde encore. Une consigne lui reste : même sans comprendre la langue, un spectateur doit pouvoir suivre ce qui se passe. Elle travaille des scènes d’Anton Tchekhov sans texte et découvre qu’une démarche, une lettre tenue entre les mains ou la manière d’entrer dans une pièce racontent déjà une histoire.
Cette approche rejoint ce qu’elle aime dans le théâtre belge. Le texte y est, selon ses mots, davantage « désacralisé ». Non qu’il compte moins, mais le bien-dire ne suffit pas. Le corps, l’instinct, la situation doivent prendre leur part. Sa manière d’aborder un personnage tient dans une image. « C’est comme un papier froissé qu’on va essayer de déplier sans le repasser. » Les plis restent. Le rôle peut commencer là.
Laisser venir l’inattendu
Les premières années belges forgent aussi son goût des fidélités. Une troupe avec des amis, puis Philippe Sireuil, Pascal Crochet et d’autres rencontres lui permettent de passer d’un univers à l’autre. La comédie lui apprend le rythme, les ruptures, l’instant précis où une réplique doit tomber. Elle s’y amuse énormément.
Puis vient la rencontre avec Galin Stoev. Avec le metteur en scène bulgare, une complicité se noue qui dépasse vite le plateau. Elle trouve un regard capable d’accompagner sa fantaisie plutôt que de la contenir. « Je me sens libre avec lui. » Un humour commun, le même goût du décalage et surtout une confiance qui lui permet d’essayer, de tenter, d’aller là où elle ne serait peut-être pas allée seule.
Les projets s’enchaînent. D’abord Danse » Delhi « d’Ivan Viripaev, leur première rencontre au plateau. Puis Liliom de Ferenc Molnár. Le spectacle passe par La Colline – Théâtre national. Dans la salle, Muriel Mayette, alors administratrice générale de la Comédie-Française, la remarque et lui propose un rendez-vous. Anna Cervinka ne s’y attend pas du tout. Elle a d’ailleurs déjà son train pour Bruxelles le lendemain. Galin Stoev est derrière elle lorsqu’elle tente d’expliquer qu’elle doit repartir. Pour lui, l’affaire est entendue. Elle changera son billet et ira au rendez-vous.
Le 1er juin 2014, Anna Cervinka entre à la Comédie-Française comme pensionnaire. Pour son premier spectacle Salle Richelieu, elle retrouve Galin Stoev dans Tartuffe et joue Mariane. Le train pour Bruxelles pouvait bien attendre.
Faire avec les autres

À la Comédie-Française, les rôles s’enchaînent et les rencontres déplacent peu à peu son jeu. Celle avec Julie Deliquet compte particulièrement. Dans Vania, elle lui confie Sonia. Sa méthode, nourrie d’improvisations et de situations, lui convient parfaitement. « Je me sentais aussi créatrice du rôle. »
Anton Tchekhov fait le reste. Elle pourrait, assure-t-elle, le jouer toute sa vie. Lorsque les acteurs sont véritablement plongés dans la situation, ses mots cessent d’appartenir à une époque. « Tout à coup, c’est plus que du texte. Cela fait écho en nous et on n’a plus qu’à se laisser guider. » Inutile, à ses yeux, de chercher à le rendre contemporain. Il l’est déjà.
Cette confiance dans ce qui surgit guide aussi sa manière d’aborder les rôles. Elle prépare peu avant les répétitions, de peur d’enfermer trop tôt le personnage dans une idée. Les références arrivent ensuite. Un film, une exposition, une peinture peuvent soudain ouvrir une piste. Mais l’essentiel se construit au plateau, avec les partenaires.
« J’adore quand il n’y a que le travail qui compte. » Elle cherche cela. De la concentration, de l’écoute, du respect, du temps pour essayer et la possibilité de se tromper. Un cadre suffisamment solide pour se sentir libre.
Une maison et des échappées
La Comédie-Française lui offre cet ancrage autant qu’elle lui impose son rythme. Anna Cervinka la compare volontiers à une famille, avec ce que le mot contient d’affection et de complications. Les équipes artistiques changent, de nouveaux acteurs arrivent, les esthétiques se succèdent. La Maison, elle, demeure.

Elle aime pourtant s’en éloigner. Au printemps dernier, La Nuit des rois de Shakespeare lui permet de retrouver Galin Stoev, plusieurs années après leur dernier travail ensemble. Elle y incarne Olivia et renoue avec cette liberté de jeu qui avait marqué leurs premières collaborations. Ces retrouvailles lui donnent, dit-elle, « un petit élan ». Sortir du confort de la troupe, retrouver d’anciens partenaires, en rencontrer des nouveaux, puis revenir place Colette. « J’étais contente de la quitter et tellement contente de la retrouver. »
Cette curiosité traverse les rôles et les fidélités. Julie Deliquet la retrouve dans Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman. Lydia dans Les Enfants du silence de Mark Medoff, mis en scène par Anne-Marie Étienne, l’entraîne vers la langue des signes et un monde qu’elle connaît alors à peine. Avec La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, Lilo Baur lui offre cette mécanique du rire qu’elle affectionne, où la vitesse n’empêche jamais la réplique d’être pleinement habitée. En 2017, Vania et Les Enfants du silence lui valent le Molière de la révélation féminine.
Classique ou contemporain importe finalement assez peu. Elle aime les endroits où les frontières bougent. « Avec la tradition, on est content qu’elle soit là parce qu’on peut la casser », dit-elle en reprenant une réflexion de Carme Portaceli. À condition, toujours, que les œuvres continuent de parler au présent.
Madame face aux bonnes
Depuis quelques semaines, c’est avec Carme Portaceli qu’elle travaille. À l’Athénée, la metteuse en scène catalane s’empare des Bonnes de Jean Genet et réunit trois comédiennes de la même génération. Anna Cervinka sera Madame, Élissa Alloula Solange et Edith Proust Claire. Un rôle auquel elle ne s’attendait pas. Lors de la première lecture, elle pensait auditionner pour l’une des deux bonnes. Apprendre que Carme Portaceli l’imaginait en Madame l’a surprise autant que réjouie.

Réunir trois interprètes du même âge déplace le rapport de domination. Madame ne peut plus asseoir son autorité sur les années. Reste la classe sociale. « Elles ont la même mentalité, elles ont juste une différence de classe », observe Anna Cervinka. De cet écart naissent la frustration, la haine et bientôt la violence.
La metteuse en scène pousse ses actrices vers la puissance. Le texte est dur, tragique, sans empêcher la fantaisie ni l’humour. Anna Cervinka y retrouve quelque chose de La Maison de Bernarda Alba, montée par Lilo Baur à la Comédie-Française et dans laquelle, elle avait un petit rôle. Des femmes enfermées, un homme absent dont la présence continue de peser, des désirs qui cherchent une issue. « Elles ont de petites aspirations, devenir riches, belles et avoir un amant. »
Avec Carme Portaceli, une nouvelle complicité se dessine. Anna Cervinka parle de sa précision, de sa bonté, de l’espace qu’elle laisse aux interprètes. Une manière de travailler qui rejoint ce qu’elle cherche depuis ses débuts. Être guidée sans être enfermée, pouvoir proposer, tenter, déplacer.
Le hasard comme méthode
Mettre en scène ? Pas encore. « J’ai encore tellement envie de jouer. » Des rôles désirés, elle en a bien sûr. Tennessee Williams revient vite dans la conversation, et avec lui, Blanche DuBois. Tchekhov, toujours. Mais dresser la liste de ce qu’elle voudrait absolument jouer ne lui ressemble guère.
Anna Cervinka préfère ce qui arrive sans avoir été programmé. Une rencontre qui déplace la trajectoire, un metteur en scène qui la regarde autrement, un texte qui tombe au bon moment. « J’ai besoin que la rencontre se fasse simplement, que les choses se fassent de façon fluide. »
L’heure tourne. Les répétitions l’attendent. Dans quelques jours, ce sera l’Athénée, et Genet. La suite viendra comme le reste. Un rôle, une rencontre, un détour. Ou peut-être, comme ce jour où Paris est entré dans sa vie, un train qu’elle décidera de ne pas prendre.
Les Bonnes de Jean Genet
L’Athénée – Théâtre Louis-Jouvet en partenariat avec La Comédie-Française
Du 15 septembre au 25 octobre 2026
durée 1h40
Mise en scène de Carme Portaceli assistée de Ruth Orthmann
Avec la troupe de la Comédie-Française – Anna Cervinka, Élissa Alloula & Edith Proust
Dramaturgie d’Inés Boza
Scénographie de Paco Azorín
Costumes de Silvia Delagneau
Lumières de David Picazo
Musiques originales et son de Jordi Collet
Travail chorégraphique – Ferran Carvajal
Déshonorée de Saverio La Ruina
Théâtre 14 en partenariat avec La Comédie-Française
Du 27 avril au 6 mai 2027
durée 1h15
mise en scène de Françoise Gillard
avec Anna Cervinka
Traduction de Federica Martucci et Amandine Mélan
Costumes de Bernadette Villard
Lumières de Mathieu Derothe-Renaud
Son de Samuel Robineau
Travail chorégraphique de Loup Marcault-Derouard
La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez de William Shakespeare
création le 19 mai 2026 au ThéâtredelaCité – CDN de Toulouse Occitanie
durée 2h30
Tournée
24 au 26 novembre 2026 à La Comédie, CDN de Reims
8 & 9 décembre 2026 à La Coursive, Scène nationale de la Rochelle
Traduction d’Olivier Cadiot
Mise en scène de Galin Stoev
Avec Yoann Blanc, Anna Cervinka Sociétaire de la Comédie-Française, Sébastien Éveno, Véronique Gawedzki, Nicolas Gonzales, Cyril Gueï, Vincent Pacaud, Eliot Piette, Nathan Prieur, Marlène Saldana, Zoé Van Herck
Collaboration artistique et assistanat à la mise en scène – Virginie Ferrere
Scénographie d’Alban Ho Van
Lumières d’Elsa Revol
Costumes de Marie La Rocca
Son de Joan Cambon
Régie générale de Pablo Roy
Coiffures et maquillages de Cécile Kretschmar et Zoë Van Der Waal
Régie habillage – Elise Trotta
Direction technique – François Revol
Avec la participation de l’ensemble de l’équipe permanente et intermittente du ThéâtredelaCité



