Sur scène, Tiran Willemse avance à pas feutrés. Silhouette gracile, gestes délicats, il occupe l’espace sans jamais sembler vouloir s’imposer. Puis, mouvement après mouvement, quelque chose se transforme. Sa présence s’affirme, gagne du terrain, finit par envahir le plateau. Par instants, il paraît se retirer dans son propre monde, danser depuis un endroit qui n’appartient qu’à lui. De cette solitude monte pourtant une force peu commune, qui saisit le regard et ne le lâche plus.

À la ville, la même réserve demeure. Il parle doucement, ménage des silences, avance ses idées les unes après les autres, en éprouve le sens, cherche le mot juste. Installé à Zürich, le chorégraphe sud-africain construit une œuvre où les contraires ne cessent de se rencontrer, ballet et danses africaines, masculin et féminin, héritage et émancipation.
Une enfance au pied des montagnes
Tout commence à Worcester, en Afrique du Sud, petite ville entourée de montagnes, non loin du Cap. Il a six ans lorsque sa mère, qui l’élève seule avec sa sœur, cherche une activité pour occuper leurs fins de journée pendant qu’elle travaille. Le choix se résume au sport ou à la danse. Les deux enfants optent pour la seconde, d’abord parce qu’elle s’accorde mieux aux horaires maternels.
« Cela a commencé très simplement », se souvient-il. Mais quelque chose accroche. Le jeune garçon prend goût à la danse et ne la quittera plus. Sa sœur finit par se tourner vers d’autres disciplines. Lui reste. Les années passent et la danse devient si présente qu’il peine aujourd’hui à imaginer sa vie sans elle. Devenir danseur ? « Je ne crois pas avoir jamais choisi. C’est l’une des seules choses dans lesquelles je me sente vraiment à ma place. J’y suis relié d’une manière spirituelle et intellectuelle dont j’ai besoin dans ma vie. » Depuis, ce lien ne s’est jamais défait. La danse nourrit autant le corps que la pensée et, dit-il, lui « donne tellement en retour ». Ce qui avait commencé presque par hasard, est devenu une nécessité.
Apprendre à céder du terrain
Il se forme d’abord au ballet classique en Afrique du Sud, avant de poursuivre son parcours en Europe. Cette exigence technique marque profondément sa manière d’aborder le mouvement. Il étudie ensuite à P.A.R.T.S. à Bruxelles, puis à la Haute école des arts de Berne. Le poids, le temps, la mobilité, la manière dont un geste se construit puis se dérègle nourrissent déjà sa curiosité.
Deux expériences vont profondément déplacer son regard. La première se fait aux côtés de Jérôme Bel. Tiran Willemse sort alors d’années de formation exigeante, sûr de sa technique et, reconnaît-il aujourd’hui, « sans doute un peu arrogant ». Le chorégraphe français l’invite à partager le plateau avec des amateurs. Le choc est réel. Après toutes ces années de formation, il peine d’abord à comprendre pourquoi on lui demande de danser avec des interprètes qui n’ont pas suivi le même parcours. L’expérience ébranle ses certitudes.

Ce n’est que plus tard qu’il en mesure toute l’importance. « J’ai compris que la danse, pour moi, tient beaucoup au compromis, à la manière de dépasser mon ego pour trouver comment être ensemble. » S’adapter à d’autres corps, renoncer à une part de maîtrise, chercher un terrain commun. La leçon restera.
La seconde rencontre se fait auprès de Eszter Salamon, avec laquelle il approfondit son exploration des danses africaines et autochtones. Son corps y répond avec une facilité qui l’intrigue. Est-ce le fruit de sa formation ou quelque chose de plus intime ? Il ne tranche pas. La question, dit-il, l’accompagne encore. Au fil des années, l’interprète travaille aussi avec Trajal Harrell, Meg Stuart, Ligia Lewis ou Wu Tsang. Autant de compagnonnages avant que l’envie de créer ses propres pièces ne s’impose.
Le corps comme territoire
À force de danser pour les autres, il constate qu’une part de son langage finit par se glisser dans leurs pièces. Créer devient le prolongement logique d’années passées à comprendre le plateau, l’espace et le rythme. Ses premiers solos placent son propre corps au centre. Un corps souvent nu, non pour provoquer, mais pour éprouver sa relation au lieu. Comment prendre possession d’un espace ? Comment celui-ci transforme-t-il en retour celui qui l’occupe ? D’une pièce à l’autre, la recherche avance par ricochets.
Avec blackmilk, qui lui vaut en 2023 le Prix suisse de la performance, il travaille autour de la mélancolie et des masculinités noires, mêlant notamment les gestes des majorettes sud-africaines à d’autres représentations du masculin. Son corps devient un terrain où les identités peuvent se déplacer plutôt que se laisser enfermer.
Ses créations lui offrent aussi une liberté longtemps refusée. « À l’école de ballet, je voulais danser Giselle. Je ne pouvais pas. Alors je me suis dit que, dans mes propres pièces, je serais simplement Giselle, sourit-il. » Dans Untitled (Nostalgia, Act 3), le ballet romantique rencontre ainsi le kuduro angolais et l’alanta nigériane. Les gestes circulent d’une histoire à l’autre, se contaminent, jusqu’à rendre leur origine moins certaine.
L’inquiétante beauté des poupées

Avec sa nouvelle création, SYNTHETIC/Artefact, Tiran Willemse change d’échelle. Pour la première fois, il invite plusieurs interprètes à entrer dans son univers. Il s’en explique d’abord avec malice. « Je me suis dit que le public devait en avoir assez de me voir faire des solos. Je ne pouvais pas en faire encore un ! » La plaisanterie dit aussi un besoin. Pour continuer à évoluer, son travail devait sortir de son propre corps et se confronter à ceux des autres. « Comment un savoir-faire peut-il grandir ? Pour moi, la seule manière était de commencer à le partager. »
La pièce naît d’images glanées au fil du temps. Un critique français compare un jour sa gestuelle à celle de Charlie Chaplin. Le rapprochement l’amuse et l’intrigue. Il entend aussi régulièrement dire que ses mouvements semblent « animés ». Plutôt que de balayer ces perceptions extérieures, il les transforme en matière de recherche. Puis un documentaire consacré à Martin Margiela réveille le souvenir des poupées Barbie avec lesquelles le couturier jouait enfant. Tiran Willemse aussi en possédait. Il se souvient de leur beauté lisse, mais également de ce qu’elles pouvaient avoir d’inquiétant. Une visite au British Museum ajoute une autre image. Derrière les vitrines, des artefacts immobiles lui semblent étrangement vivants.
Poupées, objets, corps animés. Peu à peu, les éléments se répondent. SYNTHETIC/Artefact prend forme dans cette hésitation entre l’inerte et le vivant. « J’aime que les poupées puissent être magnifiques et, au même moment, terrifiantes. » Le ballet lui offre un autre exemple de cette beauté à double tranchant. Tout paraît léger sur scène alors que parvenir à cette perfection demande discipline, effort et douleur. Le chorégraphe préfère ne pas cacher entièrement ce prix à payer. Quant aux interprètes, il les choisit d’abord en spectateur. « Dès que je les ai vus danser, il n’y avait plus de question. Je devais travailler avec eux. » À charge ensuite de trouver ce qu’ils pourront inventer ensemble.
Habiter l’entre-deux
Le corps noir et les racines africaines traversent son travail sans jamais devenir des cases dans lesquelles il accepterait de se laisser enfermer. Les interprètes de SYNTHETIC/Artefact sont noirs ou métis et entretiennent chacun un rapport différent à l’Europe. Certains y vivent depuis des années, d’autres y ont grandi. Ces identités qui ne se résument pas à une seule origine l’intéressent précisément pour cela.
Lui-même connaît cette tension. Son corps noir a été façonné durant des années par le ballet classique occidental. Plutôt que de choisir un camp, il préfère regarder ce qui se passe au point de rencontre. « Je cherche toujours cet espace intermédiaire entre la danse africaine et la danse européenne. Où se rencontrent-elles ? Qu’ont-elles en commun ? »
C’est là que sa danse prend toute sa force. Dans ce bref instant où l’œil croit reconnaître un geste avant de le voir lui échapper. D’où vient-il ? À quelle histoire appartient-il ? Tiran Willemse se garde bien de répondre. Il préfère le doute.
La musique montre le chemin

La musique tient enfin une place essentielle dans son travail. Il la considère plus libre que la danse, capable de circuler, de se transformer et d’inventer de nouvelles formes sans attendre qu’on lui en donne l’autorisation. « La musique a une longueur d’avance. Elle peut presque nous montrer vers où aller. »
Cette liberté passe aussi par l’expérimentation, essentielle à ses yeux dans l’époque actuelle. Chercher, essayer, accepter qu’une forme ne soit pas encore tout à fait définie. « Ce que je propose n’est peut-être pas encore complètement concret, mais il y a là le potentiel de ce que la forme et l’esthétique pourraient devenir. »
Tiran Willemse avance ainsi, sans chercher à résoudre les contradictions qui nourrissent sa danse. Il préfère les mettre en mouvement, laisser le ballet rencontrer d’autres gestes, les héritages se déplacer et les identités échapper aux places qu’on leur assigne. Sur scène, rien ne semble jamais devoir rester tout à fait à sa place. Et c’est peut-être là que son travail devient le plus libre.
SYNTHETIC/Artefact, performance en 2 actes par Tiran Willemse
créé le 10 spetembre 2026 Première mondiale à la Gessnerallee de Zurich (Suisse)
Théâtre des Calanques dans le cadre du Festival Actoral
du 23 au 24 septembre 2026
durée 90 min avec entracte
Tournée
17 octobre 2026 à la Kaserne Basel (Bâle, Suisse)
12 et 13 mars 2027 à Points Communs, Cergy-Pontoise
19 au 21 mai 2027 au Pavillon ADC, Genève
Création, chorégraphie et performance de Tiran Willemse
Performance de Davide-Christelle Sanvee, Élie Autin, Ophelia Young, Elizabeth Mulenga
Musique de Tobias Koch
Regard chorégraphique de Laurent Chétouane
dramaturgie d’Andros Zins-Browne
création lumière de Fudetani Ryoya
régie lumière de Max Windisch-Spoerk
styling d’Alice Lushima
texte de Théo Casciani
documentation vidéo – Jannis Davi



