Carolina Bianchi, Caótica. Intensa. Extremamente fora da realidade / E / da vida. Lecture dans le cadre du Prélude d’actoral26 le 12 septembre 2026 à La Cômerie, Marseille. © Grégoire Edouard / Festival actoral

Depuis Marseille, le Festival actoral garde les yeux rivés sur le monde

Jusqu’au 10 octobre 2026, spectacles, performances, lectures, projections et rencontres rythment la rentrée culturelle marseillaise. Une programmation qui en appelle à la liberté, celle des arts autant que celle des êtres, dans une identité pleinement affirmée en faveur de la création et de sa diversité, notamment incarnée par Betty Tchomanga et Rodrigo García. Dans un contexte particulièrement incertain, le spectacle vivant s’érige plus que jamais en ultime rempart face à la censure.
1 octobre 2026
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Mercredi 23 septembre, après une soirée à La Cômerie en guise de prélude, le Festival actoral lançait officiellement son édition 2026. Au Théâtre des Calanques, Tiran Willemse présentait pour la première fois en France sa dernière création, SYNTHETIC/Artefact. Deux jours plus tard, c’est la douche froide. Après une campagne de désinformation relayée par l’extrême droite, et à la demande du groupe UDR-RN, le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône, par la voix de sa présidente Martine Vassal, annonce le report du vote de la subvention destinée à l’événement, qui remplit au même moment les salles marseillaises.

Une création libre

En cause, l’invitation faite à l’essayiste Louisa Yousfi, dont les réflexions autour du colonialisme, jugées polémiques, ont été sorties de leur contexte par ses détracteurs. « Nous avons invité Louisa Yousfi pour son travail d’autrice, pour son œuvre et pour la singularité de sa démarche littéraire, écrit la direction d’actoral dans un communiqué placardé à l’entrée des salles. Les propos qui lui sont aujourd’hui reprochés ont été volontairement raccourcis et diffusés sous la forme d’extraits. » Du côté du festival, l’engagement reste entier : « actoral ne retirera pas son invitation à Louisa Yousfi. L’autrice proposera le 6 octobre à Marseille une lecture de son livre La grande méthode (La fabrique éditions, 2026), un événement organisé dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 ».

À ce jour, c’est donc sans aucune certitude financière que se poursuit le festival. Le département des Bouches-du-Rhône, seul co-financeur dont la subvention était restée intacte ces dernières années, en maîtrise désormais le destin. En tout, ce sont 90 000 euros qui se retrouvent en attente de décision, soit 13 % du budget total de l’événement. Un report qui confirme, s’il en était encore besoin, que la bataille idéologique menée par l’extrême droite passera par la censure. Une attaque à laquelle répond le Festival actoral, qui affirme haut et fort : « Nous maintiendrons notre engagement en faveur d’une création contemporaine libre, pluraliste et ouverte au débat ». La preuve par l’exemple, avec Betty Tchomanga et Rodrigo García.

Parmi ses Histoire(s) Décoloniale(s), Betty Tchomanga fait son #Autoportrait
Betty Tchomanga – Histoire(s) Décoloniale(s) #Autoportrait © Grégoire Perrier

Depuis 2023, Betty Tchomanga développe un travail autour de l’héritage colonial. Une série de portraits qui interrogent les relations complexes reliant l’Afrique à l’Occident, au travers de récits qui tirent l’intime vers la grande Histoire. Pour son dernier épisode, la danseuse et chorégraphe s’est elle-même approprié l’exercice. Avec Histoire(s) Décoloniale(s) #Autoportrait, elle revient sur son métissage entre la France et le Cameroun. Trop noire pour l’une, trop blanche pour l’autre, elle a grandi comme une étrangère, en tant que femme puis en tant qu’artiste.

La voilà pourtant sur un plateau, combinaison noire près du corps, le dos tourné au public, à effectuer ses premiers mouvements sous la lumière. Petitement, puis avec de plus en plus d’aplomb, elle prend possession de la minuscule estrade blanche qui lui sert de piste. Ses bras s’ouvrent et l’amplitude de son corps s’agrandit, à mesure que son regard embrasse un horizon toujours plus vaste. Bientôt ses yeux rencontreront ceux des spectateurs. Une relation de complicité s’établit alors, celle d’une confiance mutuelle ouvrant les possibles. Le mince podium devient franchissable, Betty Tchomanga s’empare de l’immensité du plateau vide qui l’entoure.

L’écriture, le corps et le plateau

Sa chorégraphie n’est pas seulement légitime, elle s’affirme pleinement sur des sonorités afrobeat auxquelles répondent des images d’archives diffusées en grand sur l’écran derrière elle. Les photos et vidéos issues de sa collection personnelle, souvenirs d’une enfance passée entre deux continents, se mêlent aux questions qu’elle se pose, jeune femme. La chorégraphe a cessé de danser. Vêtue d’un t-shirt noir, floqué des mots « NO NATION » en référence à l’album de Fela Kuti sorti l’année de sa naissance, elle est désormais immobile derrière un micro et cherche les mots pour définir son identité.

Française par sa mère, Camerounaise par son père, elle est la somme de deux histoires qui se croisent au détour des héritages coloniaux. Un passé qu’elle n’a pas vécu, mais qui fait pourtant partie de son récit personnel, inscrit jusque dans son nom. Dans Histoire(s) Décoloniale(s) #Autoportrait, Betty Tchomanga fait de sa présence sur scène un témoignage essentiel. Celui d’une femme dont la colère s’exprime sans cri, avec toute la puissance et la fermeté que lui permettent l’écriture, le corps et le plateau.

Estan jodidos / Dicen que se alegran : Pour une pratique de l’effondrement
Rodrigo García, Estan jodidos Dicen que se alegran © Rodrigo García

Volmir Cordeiro et Antonija Livingstone sont déjà à l’œuvre à l’ouverture des portes. L’arrivée des spectateurs ne perturbe rien à leur dynamique. Sous les percussions arythmiques de Pier Bruera, les deux interprètes arpentent l’immense plateau que leur a confié Rodrigo García. « Ils sont foutus », dit le titre du spectacle. Il faut dire que tout autour d’eux semble s’être effondré, promis à ne jamais se relever. Fauteuils et canapés à moitié détruits, matériaux de construction arrachés et réduits en lambeaux, amoncellements d’objets en plastique, de vêtements, de détritus… Hormis quelques plantes qui semblent avoir tenu sous serre, tout est chaos. Ne restent que les vestiges du monde pour témoigner de ce qu’il a été, et deux ambassadeurs en bleu de travail peut-être voués à tenter quelque chose à partir de ses ruines.

L’image frappe d’entrée, d’autant qu’elle est sans cesse en mouvement. De cour à jardin, de proche à lointain, Volmir Cordeiro et Antonija Livingstone traînent des débris, les déposent, observent le résultat et recommencent à l’infini. Tandis que la salle se remplit, les deux performeurs saluent certains spectateurs, leur remettent une feuille morte ou une petite sculpture signée Cristina Busto en guise de cadeau de bienvenue. Bientôt ces mêmes personnes seront invitées à rejoindre le plateau pour y prendre place. Le rapport scène-salle tombe, le public est convié à aller se servir une boisson fraîche dans les deux frigos disposés dans l’espace de jeu. Les allées et venues sont incessantes, le dernier stigmate post-apocalyptique d’une société consumériste est toujours très vif.

L’abolition des privilèges

Pour Rodrigo García, le capharnaüm constitue indifféremment un début, une continuité ou une fin. Qu’importe, puisque tout ce qui se bâtit finira à terre, et que tout ce qui est à terre pourra à son tour servir de matériau de construction. L’approche est définitivement plastique, elle tient avant tout de la performance et s’improvise au fur et à mesure, l’abolition des contraintes en première ligne. Le public n’est pas seulement invité à fouler le plateau, à y prendre place ou à interagir à son gré avec ce qui lui tombe sur la main. Estan jodidos / Dicen que se alegran va jusqu’à renoncer au rôle même de spectateur de théâtre. Ici il n’y a plus que ceux qui restent et observent, ceux qui prennent part et ceux qui partent. Tout est prise de décision.

La proposition est éprouvante, notamment pour qui attendrait un autre rapport à la dramaturgie que les quelques mots lus ou entendus ici ou là, faisant état d’un monde déjà perdu. Difficile de saisir ce qui prime, de l’hébétement ressenti face à un chaos abandonné à lui-même, ou de l’expérience passionnante que constitue l’absence de cadre dans une représentation théâtrale. Finalement habité d’une dizaine de personnes, agissant tant sur l’espace que la lumière ou le son, le plateau perd de son sacré. Une tentative dont chacun tirera probablement des conséquences très personnelles.

Envoyé spécial à Marseille

Festival actoral
Du 23 septembre au 10 octobre 2026


Histoire(s) Décoloniale(s) #Autoportrait de Betty Tchomanga
29 et 30 septembre 2026
Durée 40mn

chorégraphie, texte et interprétation Betty Tchomanga
création lumières Eduardo Abdala
régie son Stéphane Monteiro
régie lumières (en alternance) Eduardo Abdala et Tatiana Carret
costumes Betty Tchomanga
regards extérieurs Dalila Khatir et Emma Tricard
coach vocale Dalila Khatir
montage vidéo Betty Tchomanga assistée de Lucille André
construction Emilie Godreuil
voix enregistrées Sabine Macher lors d’un entretien réalisé pour le collectif La Permanence, 2018. Emma Tricard, entretien pour
Histoire(s) Décoloniale(s), 2023


Estan jodidos / Dicen que se alegran de Rodrigo García
30 septembre et 1er octobre 2026
Durée 2h

une création de Rodrigo García
avec Volmir Cordeiro et A. Livingstone
batterie Pier Bruera
sculptures Cristina Busto
vidéos Arturo Iturbe
assistanat à la mise en scène Denise Diaz, Mateo García
direction technique et lumière David Benito
son Óscar G. Villegas
régie plateau Roberto Baldinelli
traduction française Christilla Vasserot
traduction anglaise Simon Scardifield
traduction en portugais du Brésil Renata Penna

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